Décembre 2013

Des livres pour Noël ?

Un livre à Noël, valeur sûre ou cadeau trop banal ? Le livre reste l'un des cadeaux les plus achetés Mais quel genre de livres offrir ? Traditionnellement les romans couronnés par les grands prix littéraires de l'automne sont plébiscités et parmi eux, à tout seigneur, tout honneur, le Goncourt, dont le beau bandeau rouge fait toujours son effet sous le sapin!



Littérature populaire versus littérature expérimentale.

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D’un prix littéraire….l’autre. Le même jour, chez Drouant , le Goncourt a été attribué à Pierre Lemaitre pour « Au revoir là-haut » et le Renaudot à Pierre Moix pour « Naissances ». Deux jurys, deux philosophies. Celle du jury des Goncourt, qui a voulu récompenser un "roman populaire, dans le bon sens du terme", et celle du Renaudot, qui souhaitait récompenser le "livre délirant et monumental" de Yann Moix. Deux approches, deux conceptions…Point ...contrepoint…

Point :

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Certes, le Goncourt a volé au secours de la victoire. En ces temps de célébrations du centenaire de 14-18, le livre de Pierre Lemaître fait la part belle aux démobilisés de la Grande Guerre, et son livre connaît déjà un beau succès en librairie.

Avec ce roman il quitte l’univers du livre policier qui lui a fort bien réussi, pour un roman, plus noir encore, en un moment clé de l'histoire qui vit la barbarie et l’horreur atteindre des sommets. Mêlant roman de guerre et fiction, son livre très documenté, réconcilie littérature populaire et littérature avec un grand « L ». Une grande fresque de plus de 500 pages, divisée en trois parties avec en toile de fond, une immonde économie d'après-guerre sur le dos d’un million de victimes. Habilement structuré autour de deux suspenses parallèles, deux héros et un salaud, il crée un passionnant texte dramatique qui n’en finit pas de se renouveler en cours de lecture.

Le livre s'ouvre sur une hallucinante scène de bataille, dans laquelle deux hommes ordinaires ayant survécu quatre ans aux tranchées sont lancés à l'assaut de la cote 113 peu de jours avant l'armistice. Leur chef, (leur assassin ) est un aristocrate désargenté friand de galons, et de gloire avant un prometteur retour du front, avec le juteux marché des cimetières militaires. Tandis que nos deux poilus, Albert Maillard et Édouard Péricourt figurent parmi les dernières victimes de cette boucherie. Le premier doit la vie au second, qui avec une jambe estropiée, le visage arraché par un obus, est devenu une véritable gueule cassée. De retour à Paris, les "démobilisés" sont désormais des parias errant dans les Années folles. Une période partagée entre la tentation de l’oubli et l’obsession bien pensante de commémoration, propice à la prolifération des escrocs de tous poils vite enrichis avec les innombrables projets de stèles commémoratives ou un infamant commerce de cercueils trop petits. Une impitoyable société qui broie les faibles, superbe métaphore de la crise actuelle où des financiers sans scrupules se substituent aux badernes de la grande guerre. Mais les faibles se rebiffent, nos deux ex poilus décident eux aussi de tâter de l’escroquerie, grâce à la vente de monuments aux morts fictifs aux communes françaises… Rapidement leur arnaque prospère et procure aux deux compères un magot consistant avec lequel ils espèrent très vite filer à l'anglaise. Une course contre la montre aux rebondissements multiples s’engage…Jusqu’à une fin époustouflante sur fond d’une émouvante histoire d'amour, qui clôture ainsi magnifiquement cette superbe épopée tendre et violente, désabusée et baroque. Avec une suite probable attendue que l’on attend avec grande impatience !

 

* Au revoir là-haut. Pierre Lemaître,  Albin Michel. 570 p.  22,50 €

 

Contrepoint :

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En absolu contrepoint des Goncourt les Renaudot ont choisi de couronner, « Naissance » de Yann Moix, romancier, cinéaste (Podium, Cinéman), critique littéraire au Figaro et provocateur hors pair, lançant un gros pavé dans la mare de l’édition. Avec « Naissances » il accouche en effet, au terme d’une longue et douloureuse gestation, d’un gros bébé littéraire de 1,3 kilos et 1143 pages, impossible à résumer, tant en raison de sa taille que de sa forme baroque, violant délibérément toutes conventions romanesques afin de redonner son sens plein et entier à l'expression «nouveau-né». Moix prévient : « …ce livre est fait pour faire fuir le lecteur. Il est fait pour moi seul. Le lecteur est le bienvenu, mais il n’est pas convié …C’est le désordre qui m’intéresse. L’abus de tout. L’abus du temps des gens, l’abus des formules. C’est un livre qui est fait de tout ce qu’il ne faut pas faire. Il me ressemble. Il est plein de jubilation, de plaisir, de transe. C’est une grande récréation contre l’esprit de sérieux et la narration vulgaire, trop scolaire… « 

Thème principal : la gestation, la prime enfance et l'enfance d'un futur écrivain nommé Yann Moix. Texte : une longue improvisation très free-jazz, dans laquelle des moments de fulgurance alternent avec des zones désertiques aux espaces infinis : longs monologues, dialogues, personnages, lettres, alexandrins, expériences, énumérations, descriptions, répétitions…Hélas très tôt le lecteur s’égare et bientôt lassé des prouesses stylistiques et des redondantes obsessions de l’auteur autour du sexe, de la violence et surtout de lui-même, abandonne le livre, non sans ressentir un vague sentiment de culpabilité pour avoir jeté le bébé avec l’eau du bain.

«Naissance».Yann Moix, Ed. Grasset.1143 pages. 26



Littérature étrangère

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Un pont sensible entre Irlande et États-Unis

 

Avec « Transatlantic », qui succède au remarquable « Et que le vaste monde poursuive sa course folle », Colum McCann revient à ses origines irlandaises avec ce roman qui, entre Histoire et fiction, mêle plusieurs destins de personnages réels ou fictifs sur deux siècles en trois histoires parallèles entre Irlande et Etats-Unis.

Une fresque éblouissante sur le déracinement, la perte et le dépassement de soi qui commence avec l'exploit fou de Jack Alcock et Arthur Brown, vétérans de la Grande Guerre, qui ayant bricolé un ancien avion de guerre ont rallié sans escale l'Irlande depuis l'Amérique, réalisant ainsi le premier vol transatlantique sans escale. Un exploit qui permet à Mac Cann de jeter un pont entre l’Irlande où il est né et les États-Unis où il vit désormais.

Un pont entre deux pays, plusieurs époques et plusieurs destins de personnages réels et fictifs aux saisissants portraits : celui des aviateurs, bien sûr, mais aussi, entre autres de l'abolitionniste Frédérick Douglass, du sénateur américain George Mitchell ou de la jeune et pauvre Lily fuyant misère et famine. Tous écartelés entre idéalisme, déracinement et dépassement de soi, avec une même soif d'absolu, « ...un peu de chaleur dans l’eau froide… ». Merveilleux personnages d'un roman virtuose et toujours émouvant servi par une écriture sensible semblant parfois se défier d’elle-même aux prises avec les mystérieux sortilèges de la mémoire…

 

* Transatlantic Colum McCann trad. Jean-Luc Piningre. Ed. Belfond .375 p. 22 €

 

 

 

Un conte Initiatique…

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Avec "Une enfance de Jésus", J. M. Coetze prix Nobel de littérature 2003 signe un livre fort singulier, dont le texte, épuré à l’extrême, se propose d’aller à l’essentiel à partir d’une situation biblique. Un simple prétexte à manipuler le romanesque pour en extraire la quintessence et poser malicieusement au lecteur d’innombrables questions.

L’histoire elle-même est incertaine dans l’espace et le temps, à la fois simple et émouvante elle met en scène un homme et un enfant, en quête d'une nouvelle vie dans un nouveau monde. Une situation quasi biblique, même si de Jésus il ne sera jamais directement question, si ce n’est par d’allusives transpositions sciemment floutées. Car tout est volontairement flou dans cette histoire: personnages, lieux et milieux, événements…ne sont que prétextes à susciter chez le lecteur d’innombrables interprétations et questionnements essentiels sur la vie. Tel un mystère obsédant aux mille lectures possibles, une fable universelle Kafkaienne dans laquelle toutes les questions restent volontairement sans réponse et en suscitent sans cesse de nouvelles. Un cycle sans fin, propre à susciter l’« angoisse comique féroce », chère à Samuel Beckett, maître revendiqué de Coetze. Pour sortir de ce labyrinthe le seul vrai guide est l’amour, dit-il, pour le reste …à chacun de bâtir son propre système de valeurs… Un conte philosophique initiatique et poétique, dont les secrets sortilèges agissent encore longtemps après la lecture…

 

* Une enfance de Jésus J.M. Coetzee. Ed. du Seuil. 384 p. 21

 

 

 

Un polar politique sans héros…

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Son titre, « Le Pavillon des écrivains » nous le rappelle. Avant de devenir un éditeur de talent Claude Durand fut l'agent de Soltjenitsyne, auteur notamment du fameux « Pavillon des cancéreux », étude passionnante d’un microcosme aux personnalités fort différentes.

Le pavillon de Claude Durand est un pavillon municipal de banlieue qui accueille cinq écrivains en herbe. Parmi eux, un jeune historien chargé d’écrire la biographie du maire de la ville, son député et ancien ministre, qui vient d'être assassiné. Promu détective amateur ce spécialiste de l'extrême droite française retrace le parcours tortueux de cet authentique et douteux politicien, offrant ainsi au passage une vision contrastée de notre société saisie en fin du second millénaire. Une société durablement marquée par ses guerres et son passé colonial et qui, à l’image de la famille du narrateur, des Français moyens plutôt conservateurs, est bousculée par l'évolution des mœurs et de l’Histoire.

Une belle opportunité pour Claude Durand de proposer avec force digressions, retours en arrière, et allègres considérations sur l’histoire et l’évolution de notre pays, une vision caustique, souvent désespérée, de son évolution et de sa confrontation au déclin. Un déclin dû en grande partie à la médiocrité de son personnel politique qui, entre dérives et glissements successifs, a oscillé continûment entre renoncements et trahisons.

Un constat d’une allègre amertume pour un roman singulier, dont l’écriture corsée et originale est aux antipodes de l’habituelle production éditoriale de rentrée littéraire.

* Le Pavillon des écrivains. Claude Durand . Ed. De Fallois, 330 p. 20€

 

 

Essais et documents :

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Un essai controversé et passionnant …  

« L’identité malheureuse », le dernier livre d’Alain Finkielkraut suscite maintes polémiques. La raison ? Il traite d’un sujet tabou, celui d’une identité nationale malmenée et trop peu défendue aux prises avec un pluriculturalisme, un sujet par nature conflictuel car thème de prédilection d’une extrême droite qui s’en est arrogé le monopole depuis des décennies. Or, en criminalisant une inquiétude identitaire et en refusant même de la penser au nom du politiquement correct, elle en sort renforcée, et accapare ainsi le débat politique. Conséquence : faute de réponses à leurs questions, une part croissante des Français ne se reconnaît plus dans sa République, doublant ainsi la fracture sociale d’une fracture culturelle. Pourtant selon Finkielkraut : « on peut éviter le politiquement correct sans tomber dans le politiquement abject » et il entend en apporter la preuve, en ouvrant un vrai débat sur ces sujets anxiogènes.

Sa thèse est simple : le changement démographique et l’immigration de masse affectent l’identité nationale, un changement subi dans lequel immigration et islam sont les révélateurs des carences identitaires de la France et d’une Europe devenues honteuses d’elle-même. La France est renvoyée à son identité par une immigration de peuplement nouvelle qui apporte avec elle des valeurs, des règles, des usages très différents de ceux qui prévalent majoritairement dans notre pays. "Pour la première fois dans l’histoire de l’immigration, l’accueilli refuse à l’accueillant, quel qu’il soit, la faculté d’incarner le pays d’accueil". Dès lors la France ayant perdu confiance en elle ne sait plus défendre ce qu’elle a d’essentiel, et risque de se transformer en société multiculturelle, crispée et violente. De leur côté s‘appuyant sur les élites anglo-saxonnes, les islamistes, déclarent que « laïque est l'Etat qui nous permet de conduire notre existence comme nous l'entendons », et se refuse à adopter les valeurs d'un pays d'accueil, sommé de s’incliner devant leurs revendications sous peine d’être taxé de racisme. Or, il n’y a rien de raciste pour une communauté humaine à vouloir persévérer dans son être et se refuser à devenir une "auberge espagnole" où les Français se sentent devenir peu à peu étrangers sur leur propre sol.

Le métissage ne consiste pas à tout accepter de l’autre et à se renier. L’identité de la France s’est construite autour autour d'une cohérence, culturelle d’abord, sociale ensuite. Mais cette cohérence disparaît et la France et l’Europe vivent aujourd’hui le "romantisme pour autrui", un orgueil identitaire pour tous, sauf pour elles-mêmes. En se réclamant du cosmopolitisme, elles renoncent à toute perspective universaliste au profit d’une sous-culture américano-mondialisée où la connexion permanente supplante la lecture, la mémoire et l’identité.

Il faudra bien pourtant un jour que le vieux continent s'interroge sur son devenir et la part de misère du monde qu’il est prêt à endosser. Et définisse un nouveau « vivre-ensemble » autour de questions essentielles: laïcité, mixité homme-femmes, identité nationale, diversité, culture et banlieues. Autant de questions étudiées par un Finkielkraut qui, conscient d’avancer en terrain miné, la tentation raciste, se propose d’y résister en abordant des problèmes que beaucoup éludent ou minimisent, pour cause de politiquement correct. Raison de plus pour lire et réfléchir avec Finkielkraut, une bien urgente et absolue nécessité en ces temps difficiles…

* L'Identité malheureuse. Alain Finkielkraut. Ed. Stock, 240 p., 19,50 €




Et pour finir un messager d’espoir…

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Pierre Rabhi, paysan, écrivain, philosophe, et conférencier publie « Semeur d'Espoir », un livre d'entretiens chez Actes Sud, et une bonne occasion de le découvrir pour ceux qui ne le connaissent pas encore.

Depuis maintenant des décennies, après avoir fait le constat de l'échec de la condition générale de l'humanité et les dommages considérables infligés à la Nature, Pierre Rabhi nous invite à sortir du mythe de la croissance indéfinie, en adoptant une nouvelle éthique de vie qui permette d’aller vers une « sobriété heureuse », une autre société plus respectueuse des hommes et de la terre.

Conscient d’être à contre courant des tenants de la croissance à tout prix, il appelle à une véritable "insurrection des consciences" pour fédérer ce que l'humanité a de meilleur et cesser de faire de notre planète-paradis, un enfer de souffrances et de destructions.

Ce passionnant entretien avec Olivier Le Naire est destiné à élargir et actualiser son propos pour le confronter aux réalités de la société actuelle, notamment celles des jeunes générations urbaines, que l’on façonne pour n’être que des consommateurs insatiables, blasés et tristes. A ceux-là Pierre Rabhi souhaite montrer en quoi son message peut les concerner et les aider à changer, en percevant des enjeux qui trop souvent leur échappent. D’où le titre du livre : Semeur d'Espoir, qui rappelle que notre véritable vocation n'est pas de produire et consommer jusqu'à la fin de nos vies, mais d'aimer, d'admirer et de prendre soin de la vie sous toutes ses formes…



* Semeur d'espoirs. Pierre Rabhi. Ed. Actes Sud. 160 pages. 18

 

 

Pour les lecteurs de Raymond Ruffin.

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France-Empire vient de rééditer « Les espionnes du XXe siècle ».

De tous temps, les récits historiques ont souligné le rôle important de l'espionnage. S'il apparut très vite aux manipulateurs que les femmes disposaient, d'atouts redoutables, c'est le XXème siècle qui fut la période la plus prolifique en espionnes. Mata Hari, Marthe Richard, la "Chatte" sont des noms connus. Mais qui connaît Mademoiselle Docteur, Violette Morris, Christine Granville, qui furent de redoutables auxiliaires pour les services de renseignements qu'elles servaient ? Qui a entendu parler de Clara Benedix, de Lydia Oswald, de Carla Capek, d'Hildegard Burckardt, authentiques aventurières de l'espionnage ? Raymond Ruffin, après quinze années de recherches, est parvenu à faire la lumière sur ces "amazones de l'ombre".

* Les espionnes du XXe siècle. Raymond Ruffin. Ed. France-Empire. 336 p. 20 €.



25/11/2013
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