décembre 2007

décembre 2007


«Dans le café de la jeunesse perdue»,
«A la moitié du chemin de la vraie vie, nous étions environnés d'une sombre mélancolie, qu'ont exprimée tant de mots railleurs et tristes, dans le café de la jeunesse perdue
 Le titre du dernier Modiano résonne comme un écho symbolique de son univers quelque part entre les  «Boulevards de ceintures» et  le «Quartier perdu». Nous retrouvons donc, intacte, sa passion des déambulations circulaires dans un Paris d'autant plus rêvé qu'il est d'une très précise topologie.
L'exergue du roman est une phrase de Guy Debord, « Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu ». Tel est bien en effet, le contenu de la confession testamentaire de son héroïne, Louki.  (Louki, c'est presque Youki, le prénom de la femme de Robert Desnos). Nous faisons sa connaissance lorsqu'elle entre par une porte de café à la première page du livre; nous la quitterons lorsqu'elle sort du livre et de la réalité par une fenêtre à la fin du roman. Entre temps Modiano fait témoigner ceux qui l'ont connue: un étudiant des Mines, un détective engagé par son mari abandonné, et surtout Roland, un apprenti écrivain qui l'a follement aimée. Ces quatre voix réveillent une ambiance, évoquent certains quartiers de Paris dans les années soixante, et chroniquent  les derniers jours d'une jeune femme qui va mourir. Plus qu'un roman choral, il s'agit d'une autobiographie fragmentée et rectiligne parcourue d'une forme d'allègre mélancolie. Voici donc,  au hasard des rues, Louki, escortée de ses fantômes, elle-même hantant la nuit frémissante d'une tragédie murmurée.  Elle est jeune, jolie, noctambule, indiscutablement mystérieuse, définitivement solitaire,  pratiquant comme personne l'art de la fugue et du contrepoint en  errances incertaines. Elle erre entre drogue, ésotérisme et lectures remplies d'histoires d'enfants ou d'adultes en quête d'idéal. 
Au hasard de ses déambulations Louki transporte en tous lieux son malaise et sa grâce dans ces «zones neutres» que Modiano  définit comme : des rues aux identités diaphanes, paraissant ne jamais être à leur place,  ée dans son refus non violent de la réalité, bateau ivre bourlinguant d'une rive à l'autre, avant d'échouer,  tremblante, à une table du café Le Condé, du côté d'Odéon.  Ce café de la jeunesse perdue est habituellement peuplé d'écrivains étranges et d'artistes désenchantés qui ne peuvent rien pour elle, pas plus que le  médium qui comme Modiano excelle à éveiller les voix des morts dans cette chronique douce-amère charriant visages, souvenirs et livres oniriques.  Joli et étrange récit incantatoire aux  disparus qui  grâce au miracle de l'écriture, demeurent éternellement jeunes et sauvés de l'oubli. Magie de l'écriture : Vivre, c'est s'obstiner à achever un souvenir, nous dit Modiano, en écho  implicite à la belle phrase de René Char : Vivre, autrement dit : écrire.

 *«Dans le café de la jeunesse perdue». Patrick Modiano. Ed. Gallimard. 150 pages.  14,50 euros.

La Vie ne suffit pas…
" J'ai toujours soutenu que la littérature n'était ni un devoir, ni une corvée, ni un hochet futile, ni un instrument de combat, ni une pédanterie laborieuse, mais un plaisir. Aussi haut qu'on voudra, aussi profond qu'on pourra, mais d'abord un plaisir. "
Le plaisir….comme axe essentiel de la vie et l'œuvre de Jean d'Ormesson et commun dénominateur à tous les textes réunis dans cet ouvrage. Textes fort divers avec un premier essai autobiographique, Du côté de chez Jean, « tourbillon d'incertitude, de chagrin et d'arrogance », qui ouvre la danse. Suivi de Mon dernier rêve sera pour vous, autre «biographie sentimentale » de Jean d'Ormesson, en compagnie de son vieux complice, Chateaubriand. Deux études littéraires, dont une anthologie atypique de la prose française, et fort intéressante enchaînent l'histoire des amours du vicomte avant qu'un des derniers romans de l'auteur, Voyez comme on danse , ne revienne sur les passions passées et les tumultes amoureux, orages désirés, chers au cœur de l'auteur. Voici donc les femmes réellement aimées ou héroïnes de romans, femmes irrésistibles, amantes réelles ou imaginaires, sans oublier les mythiques compagnes de Châteaubriand : Pauline de Beaumont, ou Juliette Récamier. Puis au fil des pages, défilent, en cortège les amis : Chateaubriand en tête, encore et toujours, suivi de Bossuet, Molière, Flaubert, Marguerite Yourcenar, Cioran, Aragon…Et puis les rêves, les voyages, des images éparses et lumineuses d'Italie et d'îles grecques… Bref, tout l'univers intérieur du vicomte avant tout épris de littérature, comme une absolue nécessité, en écho à Pessoa pour lequel : la vie ne suffit pas. Et d'Ormesson d'ajouter: la vie a besoin, pour être vivable, de la littérature et de l'écriture, on écrit,  parce que quelque chose ne va pas, parce que la vie ne suffit pas: alors pourquoi ne pas s'en créer une autre ?

*La vie ne suffit pas. Jean D'Ormesson. Ed. Robert Laffont. Collection Bouquins. 1325 pages. 30 euros.


Connaissez vous Pessoa ?
Pessoa est l'un des plus grands auteurs de la littérature européenne. Sa biographie est fort brève : né en 1889 à Lisbonne, mort dans la même ville, qu'il n'a jamais quitté, il a mené  l'existence obscure d'un employé de bureau. Le vrai Pessoa naît le 8 mars 1914, poète de vingt-cinq ans, introverti, idéaliste, anxieux, il voit surgir en lui son double antithétique, le maître « païen » Alberto Caeiro, suivi de deux disciples : Ricardo Reis, stoïcien épicurien, et Álvaro de Campos, qui se dit « sensationniste ». Un modeste gratte-papier, Bernardo Soares, dans une prose somptueuse, tient le journal de son « intranquillité », chef d'œuvre absolu, tandis que Fernando Pessoa lui-même, utilisant le portugais ou l'anglais, explore toutes sortes d'autres voies, de l'érotisme à l'ésotérisme, du lyrique critique au nationalisme mystique. Pessoa, incompris de son vivant, entassait ses manuscrits dans une malle où l'on n'a pas cessé de puiser, depuis sa mort en 1935, les fragments d'une oeuvre informe, inachevée, mais d'une incomparable beauté.
Lire Pessoa, c'est toujours entrer dans l'intimité d'une conscience protéiforme. Avec Le Banquier anarchiste, la découverte est de taille. Cet ouvrage, paru en 1922 sous le propre nom de Pessoa, est  toujours aussi explosif, détonant et jubilatoire aujourd'hui. Sa tonalité  subversive est toute entière contenue dans son titre paradoxal qui mêle anarchisme et finances,  valeurs a priori peu conciliables. Mais Pessoa a voulu relever le défi en recourrant  à un dialogue incisif, sans fioritures ni détours, dans lequel il éreinte librement et ouvertement tour à tour bourgeois et défenseurs de la lutte des classes.  Au terme du repas, un banquier démontre à ses convives, en brillants paradoxes,  que ses convictions et ses actions en faveur de l'anarchisme sont pour le moins aussi efficaces que celles des poseurs de bombes. Si ce banquier anarchiste nous captive avec ses raisonnements par l'absurde et sa mauvaise foi allègre, demeure surtout un pamphlet incendiaire contre la "société bourgeoise", ses hypocrisies et ses mensonges. C'est aussi une dénonciation du pouvoir de l'argent, qui mine de l'intérieur le bien le plus précieux de l'homme: la liberté…

*Le banquier anarchiste. Fernando Pessoa. Ed. Christian Bourgois. Titre 63. 105 pages. 5 euros






15/02/2009
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