septembre 2006

- septembre 2006


Comme chaque année en fin d'été déferle la grande marée littéraire déposant quelque 683 romans sur les étals des libraires. Marée grise : la tonalité générale n'est pas à l'allégresse à l'image du  monde qui nous entoure et que lesromanciers auscultent de plus en plus nombreux et perplexes non sans raisons. Alors par quoi commencer ? Sans hésitation, par le bouleversant "Eldorado" de Laurent Gaudé, fable poignante sur l'immigration, et par le dernier Nancy Huston,"Lignes de faille", roman sur les cassures de l'enfance et les brisures de l'histoire, tous deux publiés chez « Actes Sud ».

"Eldorado"

Laurent Gaudé, prix Goncourt 2004 pour Le Soleil des Scorta, sort donc en librairie avec 'Eldorado' jolie et dramatique fable humaniste en à ceux qui partent et risquent tout dans l'espoir d'une vie meilleure.
A Catane, le commandant Salvatore Piracci est responsable de la surveillance des frontières maritimes aux larges des côtes italiennes. 'il sillonne la mer pour garder la citadelle d'Europe, son rôle principal est d'intercepter les bateaux chargés d'émigrés clandestins qui tentent une nouvelle existence en se ruinant et en risquant leur vie. Un jour une survivante de l'un de ces bateaux-épaves abandonnés en pleine mer par leur équipage pour de sordides raisons financières ou de politique internationale le contacte. C'est une mère habitée par la haine qui lui raconte son abominable odyssée au cours de laquelle son bébé fut jeté par-dessus bord et lui demande une arme pour se venger. Rencontre décisive et chemin de Damas pour Piracci : plus rien ne sera désormais comme avant, doutant du sens de sa  mission, dévoré par les remords sa vie va changer et prendre une trajectoire inattendue. Pendant ce temps deux frères soudanais Jamal et Soleiman décident de quitter leur pays pour une hypothétique terre promise. Bientôt séparé de son frère Jamal atteint du sida, Soleiman va laisser une partie de  lui-même et de son âme avant d'atteindre enfin, au terme d'un apocalyptique parcours rempli de pièges, Ceuta  l'Eldorado bardé de barbelés. Destins croisés aux parcours éographiquement séparés : l'un part du sud pour remonter vers l'Europe, et l'autre quittera l'Europe pour le sud. Vinitiatique avec Soleiman , lente et progressive dépossession de soi avec Piracci, symbole attachant d'une vieille Europe qui envie à ces jeunes hommes venus du Sud leur formidable vitalité, acquiesçant ainsi à sa propre disparition.  Une disparition programmée dès ce premier regard échangé par Piracci avec cette femme le scrutant, immobile sur le marché des rues de Catane, dont l'acuité va commencer à faire vaciller ses certitudes sur lui-même. Et le second et dernier regard avant sa fin prochaine sur un marché d'une ville algérienne après avoir découvert « Massambalo », le Dieu des émigrés. quasi initiatique entre ces deux regards qui permet à Laurent Gaudé de confronter pour la première fois son écriture romanesque au monde. théorie, ni prise de position radicale, mais une histoire humaine contée avec pudeur qui donne chair et sang à des visages flous souvent à peine entrevus dans les journaux télévisés.Un très bel hommage à qui, au prix de leurs illusions, leur identité et parfois leur vie, osent se mettre en chemin pour aller vers notre Europe, mythique et mensonger Eldorado.
*"Eldorado". Laurent Gaudé. Ed. Actes Sud. 238 pages. 18,70 euros


 Lignes de faille

Toujours chez « Actes Sud »  Nancy Huston avec « Lignes de faille » nous offre une page d'histoire bien connue un récit original et sensible sous forme d'invitation à remonter le temps. Elle va suivre les méandres d'une faille profonde dans la destinée d'une famille aux origines floues et complexes, une famille victime des atrocités commises par les nazis dont les  néfastes effets vont perdurer au cours de plus d'un demi-siècle d'histoire contemporaine.
C'est ainsi qu'une une fillette allemande des années 1940, victime des nazis engendrer un  jeune Californien du XXIe siècle, contemporain d'une Amérique bushienne dont la description qu'en fait l'enfant donne souvent froid dans le dos. Entre eux rien de commun si ce n'est le sang et trois générations dont l'on remonte le cours d'enfance à l'autre  pour en rechercher la cassure originelle.construction du roman à la fois simple et complexe, repose sur quatre portraits d'enfants dépeints l'année de leurs 6 ans. Une sorte de quatuor à quatre voix composé de deux filles et de deux garçons qui de mère en fille et de père en fils vont s'insérer dans la partition de cette faille familiale. De drame en drame génération subit les séismes politiques ou intimes déclenchés par la génération précédente s'inscrivant dans cette étrange de souffrance faite d'instants de cassures au cours desquels une vie bascule à jamais. Et de génération en génération  chaque enfant brisé l'année de ses 6 ans, se transforme en parent abusif ou absent, sous le poids d'une étrange malédiction familiale dont il est à la fois victime et bourreau.  Ces instants de brisure familiale coïncident toujours avec des cassures historiques qui les enchâssent sans les expliquer. Car lpetite histoire rencontre la grande. , Hitler, le septembre, la guerre d'Irak, Israël et la Palestine, les Allemands et les Lebensborn, les innombrables guerres et conflits des dernières décennies …C'est toute une à rebours qui interroge l'enfant (et nous-mêmes), qui a chaque réponse repose inlassablement la même question : "pourquoi ?".
Il n'y aura pas de réponse à ces questions mais seulement le sensible d'un écrivain sur la transmission et l'histoire. Un écrivain attentif à transcrire fidèlement drames silencieux de l'enfance, en explorant ces innombrables fêlures (parole non tenue et plus encore manques d'attention ou d'amour) qui submergent les illusions de l'enfance et ses grandes espérances.

*"Lignes de faille" Nancy Huston. Ed. Actes Sud. 485 pages. 21,60 euros.


Parmi les autres bonnes surprises de cette rentrée littéraire, saluons « Indécision » de Benjamin Kunkel dont le héros Dwight B. Wilderming  vingt-huit ans, souffre d'indécision chronique. Américain, Blanc, bonne famille, bonnes études, mais sans idées ni opinions Dwight ne pense rien ou pas grand chose  des gens, des choses ou des idées qui l'entourent. Baet tour à tour exaspérant et charmant, c'est un adolescent attardé, menant une existence sans but, partagée entre ses colocataires, ses parents divorcés, sa sœur qui lui sert de psychanalyste et une petite amie à mi-temps. Licencié de son emploi, il accepte d'expérimenter Abulinix, un nouveau médicament censé guérir l'indécision. Le résultat est stupéfiant ! Invité par une ancienne camarade de fac à la rejoindre à Quito, Dwightpart sans hésiter en Equateur la rejoindre. Las ! Dwight à peine arrivé, la jeune femme disparaît  non sans avoir laissé un mot qui lui souhaite de bien s'amuser en Amérique latine. Prisonnier de l'endroit, étouffé par son indifférence boudeuse au monde le voici forcé par les événements de sortir de ce qu'il appelle la « maintenance de son existence «. Il « change sans changer tout à fait » et finira par  trouver de quoi donner « de la valeur à son existence ordinaire.
Convenons-en : ce Dwight astucieux et attachant est assez singulier. Mais c'est un narrateur-né. Un narrateur toujours surprenant et bizarrement poignant dont la voix singulière confère à cet excellent et très littéraire roman drôle et profond une séduction particulière. Benjamin Kurkel, sait à merveille utiliser son sens aigu de l'absurde  pour proposer une analyse lucide d'une certaine crise post-adolescente contemporaine.
*Indécision. Benjamin Kunkel. Ed. Belfond. 350 pages. 20 euros.

La rentrée littéraire est aussi l'occasion de découvrir des premiers romans qui ne sont pas forcément synonymes de romans écrits par de tout jeunes auteurs.

Ainsi  »Déconstructions » écrit en 1930 est l'unique roman d'Henry Parland auteur finlandais né en 1908, et mort à vingt-deux ans en 1930. En Scandinavie, ce roman partiellement autobiographique est un classique et son auteur considéré comme grande figure du modernisme finlandais. Henry Parland dmère allemande et de père russe, parlait parfaitement ces deux langues. Puis lorsque sa famille se réfugie en Finlande en 1920, il apprend le finnois, pour finalement choisir d'écrire en suédois.
Premier roman « Déconstructions » est un roman sous influences. Son auteur doté d'une grande ouverture d'esprit était sensible aux influences les plus diverses : américaines (le jazz, Scott Fitzgerald dont il partage le désespoir allègre), russes (le formalisme et le nihilisme), mais aussi : la psychologie acérée à la mode scandinave, le dadaïsme et Proust, au point même de devoir préciser dans l'épigraphe de « déconstructions », « ce livre n'est peut-être qu'un plagiat de Marcel Proust. De fait le récit en grande partie autobiographique n'est pas sans évoquer « Un amour de Swan . Harry, son narrateur-dandy part à la recherche du  temps perdu, celui de ses amours avec Amy, jeune fille belle, fantasque et insouciante qui ales virées dans les cafés jazz, les promenades en automobile, les pique-niques champêtres, les jeux d'argent …Mais Amyest morte prématurément d'une maladie mystérieuse et l'un et l'autre ne se connaissaient pas vraiment. La mort subite d'Amydonne une dimension tragique à cet amour qu'Henrytente désespérément de faire revivre, à défaut de l'avoir vraiment vécu. Démarche éminemment proustienne qui amène le narrateur à ramener lentement à la vie le souvenir de la jeune femme en développant les photos qu'il a faites d'elle. Et progressivement affleurent à la surface des  bains d'hyposulfite le visage d'Amy et tous les détails les plus légers, les plus anodins et les plus prosaïques, de leur histoire d'amour éphémère et souvent empreinte de é : rendez-vous manqués,  cuites ; s, disputes, crises, ennui, scènes, dans une relation.
De façon fort émouvante le récit s'ouvre par une lettre à l'absente, étrange exhortation à revenir non comme un souvenir  idéalisé d'une défunte mais comme une vivante bien vivante  parmi les vivants. Sous l'emprise d'une passion dévorante l'auteur déconstruit et reconstruit cette histoire d'amour frivole et tragique en la réécrivant à sa manière entre cynisme radical, narration distanciée et mise en abyme, pour mieux se la réapproprier. Non sans s'interroger au passage sur son écriture et sur sa capacité à traquer l'éphémère du souvenir pour restituer  par des mots le réel. Pour y parvenir Parland va relever tous ces défis.  Et il enchaîne de longues séquences alternant les accumulations de détails les plus anodins avec de fulgurantes illuminations dans lesquelles images et métaphores poétiques s'entrechoquent. Une forme d'écriture que l'on retrouvera dans les nouvelles regroupées en fin d'ouvrage ou bien encore dans le livret poétique à cette édition et intitulé « Grimaces » qui aura été le seul livre publié du vivant de son auteur. Est ainsi réunie toute une œuvre prématurément interrompue, comme de jolies touches d'une prometteuse palette à l'image de son auteur éclectique, au destin météoritique, et qui demeurera pour toujours inclassable.
*Déconstructions. Henry Parland. Ed.Belfond. 180 pages. 19.5 Euros

L'illettré
Encore un premier roman qui démontre que décidément, il n'est jamais trop tard pour faire ses débuts en littérature. A près de 70 ans, Maurice Baron doyen de cette rentrée littéraire signe « L'illettré », un  roman qui pourrait bien être l'une des bonnes surprises de cette rentrée littéraire.
Cet illettré c'est Christophe, 40 ans, Christophe, vivant  sous l'emprise d'une mère étouffante dans une petite ville de province sans histoires. Christophe qui un jour rencontre  un mystérieux voisin, Monsieur Patrelle, venu "régler ses comptes" avec quelques personnalités locales et qui lui propose d'apprendre à lire avec une méthode fort originale. Ainsi accompagné il va parcourir en bonne compagnie le long et difficile chemin de l'apprentissage de la lecture. Et suivre chemin faisant un tout autre parcours: la difficile quête de vérité en se heurtant au silence et à la honte  qui, depuis la Seconde Guerre mondiale, tiennent le village sous leur emprise. Alors insoupçonnable pour tous parce qu'illettré, Christophe va décider de  mettre en place une redoutable machination qui sera l'outil de sa terrible vengeance.
Avec une écriture faite de mots simples qui sont ceux de tous les jours, le narrateur parle avec une grande sincérité et une naïveté feinte, de son handicap, de sa vie et de celle de ses contemporains. Et ce désarmant accent de vérité est la force de ce roman tout à la fois suspense haletant et émouvant journal d'un laissé-pour-compte.
Voici donc un « illettré » qui pourrait bien distancer de plus fins lettrés dans cette course aux prix d'une rentrée littéraire foisonnante.
*L'illettré. Maurice Baron. Ed. Anne Carrière. 220 pages . 17 Euros

Une course aux prix dans laquelle Isabelle Hausser avec son dernier roman : «  Le passage des ombres » pourrait bien figurer elle-aussi.
Son  roman est le récit de dix mois passés en commun dans un village du sud de la Drômepar trois personnages endeuillés et hantés par la mort d'un proche. Elise veuve d'un mari volage épousé sur le tard culpabilise et souffre toujours de la mort de sa mère, survenue depuis plus d'une vingtaine d'années, Guillaume, son ami d'enfance juge d'instruction, est inconsolable depuis que son épouse Claire l'a quitté après la mort accidentelle de leur fils. Et William, un historien américain dont la femme a disparu dans le World Trade Center est parti des Etats-Unis parce qu'il ne supportait plus l'atmosphère "buschienne" de son pays. Tous trois pensent que leur deuil va définitivement marquer leurs vies et se retrouvent à Malemort pour faire ensemble de la musique avec l'espoir de la substituer aux mots et aux maux.  Un semblant d'équilibre s'établit jusqu'à ce que peu à peu les choses évoluent entre eux et autour d'eux. Car la mort décidément ne les quitte pas : découverte du texte de la confession d'un meurtre du XVI ème siècle au cours de travaux dans la propriété, battage médiatique autour du corps d'une femme décapitée dont la tête a été retrouvée sur un pont. Peu à peu la trame du roman s'intensifie avec la beauté sauvage de la Drôme en toile de fond. Et Isabelle Hausser parvient à rendre palpable, par la combinaison habile du texte et des dialogues, l'obsédante fascination des trois personnages pour la solitude et la mort et leur retour progressif chez les vivants par le passage obligé des sentiments. 
*Isabelle Hausser.  Le passage des ombres. Editions de Fallois .  450 pages. 19 euros

l'impossible rêve
Quittons la Drôme pour l'Auvergne en 1907 très précisément. Julien, onze ans, est placé en tant que valet de ferme chez les Touret, véritables Thénardiers ruraux qui l'exploitent et le punissent sans vergogne en échange d'une paillasse dans la grange et d'une assiette chichement servie. Mais par-dessus tout  l'enfant souffre de l'absence de sa mère, Marie, qu'il n'a jamais connue. Seul Louis, le vieux valet de ferme recueille chaque soir les confidences de l'enfant. Lui-même porteur d'un lourd secret, il promet d'aider le petit garçon. Alors à  l'approche du printemps, le vieil homme et l'enfant bravent le froid, la faim, la fatigue pour conduire leurs pas vers l'hospice où vit cette mère inconnue. Hélas  le bonheur des retrouvailles sera de courte durée et en s'interrogeant sur les raisons de sa folie, Julien remontera au cœur du drame, à la ferme d'Edmond Touret, où Marie jeune fille habitait.
Avec des mots vrais et authentiques au service d'une grande sensibilité Jean-Pierre Leclerc excelle dans l'évocation desillusions et des souffrances du monde de 'enfance et à la recréation d'une campagne auvergnate omniprésente et parfois inquiétante.
*Julien ou l'impossible rêve. Jean-Pierre Leclerc. Ed. Presses de la Cité. 306 pages .19 Euros


SELECTION POCHES
Le Carré en poches.
La publication de ses ouvrages en collection poche offre une excellente occasion de découvrir ou redécouvrir John Le Carré. Parmi les dernières parutions deux titres et non des moindres du célèbre maître du roman policier.
Le  miroir aux espions se situe d'emblée au cœur de l'action dans un petit aéroport de la Baltique noyé de brouillard où Taylor attend l'avion en provenance de Dusseldorf dont le pilote a été payé pour détourner son avion au-dessus de l'Allemagne de l'Est et photographier une installation secrète de lance-missiles soviétiques. Mais les photos ne parviendront jamais à celui qui les a commandées. S'ensuivra une lutte acharnée entre services secrets anglais et soviétiques… Une lutte inégale et feutrée au cours de laquelle deux agents sur trois laisseront leur vie. 
Deuxième titre publié en poche  une petite ville en Allemagne  se situe à Bonn en Mai 1967. Dans l'univers feutré des ministères et des délégations étrangères Bonn, que rien ne prédestinait à devenir une capitale européenne et encore moins un enjeu mondial de la Guerre froide va être secouée comme le sont les membres de l'Ambassade de Grande -Bretagne lorsqu'ils vont découvrir la disparition d'un de leurs collègues et de ... quarante-trois dossiers ultra-confidentiels. A l'heure où leur pays négocie à Bruxelles son entrée dans le Marché commun, les Allemands ne doivent pas savoir que Leo Harting a disparu et qu'il est recherché. Et ne surtout pas savoir qu'il y a eu des fuites.
Ces deux romans démontrent s'il en était besoin l'art singulier de John Le Carré pour faire naître imperceptiblement  l'inquiétude, la tension et l'angoisse. Un détail anodin lui suffit pour faire naître le doute et laisser entrevoir au lecteur, de manière presque imperceptible, l'issue fatale du roman. Seul un humour, très british, et un certain recul du narrateur permettent de  faire diversion. La finesse psychologique des personnages les rend extraordinairement présents, les protagonistes ne sont pas forcément des surhommes mais des hommes seuls, exilés. Alors comment expliquer que ces hommes ordinaires acceptent des missions qu'ils savent mortelles ? Pourquoi se laissent-ils prendre à ce miroir aux alouettes de l'espionnage? C'est l'un des mystères dont John Le Carré fait son miel pour le plus grand plaisir de ses lecteurs.
*Le miroir aux espions. John Le Carré. Ed. Points Seuil.338 pages.7 Euros.
**Une petite ville en Allemagne. John Le Carré. Ed. Points Seuil. 470 pages. 7,50 euros






15/02/2009
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