septembre 2008

- septembre 2008

La rentrée littéraire 2008 entre cash, trash et clashs…

Le phénomène saisonnier de "Rentrée littéraire" perdure en France depuis le début du XXe siècle, époque où les grands prix littéraires d'automne furent créés, incitant ainsi les éditeurs à privilégier le mois de septembre pour sortir leurs nouveautés en tir groupé, afin de multiplier les chances d'obtenir un prix littéraire sur le lot. C'est une spécificité française, qui consiste d'une certaine façon à tuer la littérature en publiant en septembre plusieurs centaines de romans (dont cinq survivront !), en un flux puissant noyant tout sur son passage : les étals des libraires, les tables des critiques, les agendas des attachées de presse, et finalement laisser beaucoup d'auteurs sur le sable !
Alors que "doit-on" savoir pour ne pas paraître trop perdu dans les conversations sur le sujet en cet automne 2008 ? Tout d'abord quelques chiffres Avec une centaine de parutions de moins que l'année précédente la rentrée littéraire 2008 enregistre une baisse significative de production (commence t'on à réaliser chez les éditeurs que trop de livres tue le livre, surtout en période de baisse du pouvoir d'achat ?).Quoiqu'il en soit 676 romans seront encore publiés cette année dont 466 romans français et 210 parutions de titres étrangers. Un chiffre qui n'est pas forcément un signe de diversité. Car force est de constater qu'en cette rentrée littéraire, beaucoup d'auteurs ont choisi pour leurs œuvres une tonalité bien sombre.
Effet deuil ou effet  mode? Les auteurs versent volontiers dans le trash, le glauque, le violent. Les maîtres mots (maux ?) en sont douleur,  introspection, finitude. .. Bon nombre des romans explorent des thèmes violents. Suicide : Régis Jauffret compose des lettres à sa compagne suicidée dans Lacrimosa, tandis que Jean-Louis Fournier Où va-t-on, Papa ?, (Stock) et Alma Brami Sans elle, (Mercure de France) abordent la question du deuil chez l'enfant et que Julia Leigh Ailleurs, (Christian Bourgois) se penche sur le deuil de l'enfant etc. L'inceste, le viol,  l'exclusion, la drogue et la prostitution forment la matière de bien des livres…Du sur mesure pour un public friand de séries trash et faits divers sanglants ?
Du côté des gros tirages plus ou moins prévisibles, plusieurs femmes pour le moins médiatiques: Amélie Nothomb  avec Le Fait du prince tiré d'emblée à 200 000 exemplaires (Albin Michel), ou  Christine Angot  qui ne nous épargne rien des détails de son aventure avec Doc Gyneco dans Le Marché des Amants (Seuil) ), tandis que sa consoeur Catherine Millet persiste et signe dans la narration de sa vie sexuelle et sentimentale, en se penchant cette fois sur le syndrome de la jalousie dans Jour de souffrance (Flammarion).
Enfin il y a ceux dont les noms bénéficient d'une renommée « d'auteur intéressant », voire de valeur sûre pour certains. Gallimard en a bien sûr, quelques-uns en stock : Régis Jauffret, Valentine Goby, Marie Nimier, Catherine Cusset, des écrivains de style et sans aucun doute des prétendants aux prix. Et chez d'autres éditeurs : Jean-Paul Dubois Les accommodements raisonnables, (L'Olivier), Olivier Rolin Un Chasseur de lions (Seuil) et Laurent Gaudé, (prix Goncourt 2004)  La porte des enfers, (Actes Sud). 
Et il y a les autres, tous les autres, auteurs de premier roman, auteurs de romans français, auteurs de romans étrangers…Impossible de les énumérer tous et il faut bien à un moment ou à un autre faire des choix, même si, comme chaque année face à cette déferlante littéraire le lecteur est pour le moins perplexe voire même, noyé!
Voici donc entre coups de cœur et coups de sang, abandons au bout de cinq pages et pavés dévorés en vingt-quatre heures, certains titres qui semblent  pour le moins, mériter quelque attention…Une liste qui n'est absolument pas exhaustive !




La porte des enfers. Laurent Gaudé.

Cinquième roman de Laurent Gaudé, La Porte des Enfers a pour cadre Naples, une ville âpre et violente, et plus largement, l'Italie, terre de sang et de vengeance, où l'on situait dès l'Antiquité, les portes de l'Enfer que de rares humains avaient eu l'audace de franchir à la recherche de l'âme aimée. . Après une fusillade à Naples, Matteo s'enfonce dans le plus noir désespoir. Son petit garçon, Pippo est mort, sa femme, Giuliana, disparaît et lui-même totalement désespéré parcourt inlassablement dans son taxi toujours vide, les rues de Naples. Un soir il charge une fort singulière cliente qui, en échange du prix de sa course, l'invite à boire un verre dans un minuscule café.  Matteo y découvre le patron, Garibaldo, l'impénitent curé cancéreux Don Mazerotti, prêt à l'accompagner dans les ténèbres, et surtout, surtout le professeur Provolone, personnage hors du commun, érudit et sulfureux, qui lui tient de bien étranges propos sur la réalité des Enfers où il déclare pouvoir descendre à sa guise en compagnie de Matteo. Et c'est ainsi qu'au terme d'un terrible voyage, hanté par un effrayant cortège d'âmes gémissantes, Matteo s'enfonce dans l'abîme des Enfers, voyage éprouvant au cours duquel il retrouve son fils, Pippo, qu'il envoie à sa place au sein des vivants. Celui-ci   se vengera et vengera ses parents quelques vingt ans plus tard, un peu tard hélas pour sa mère Giuliana.La trame de cet émouvant récit initiatique permet à Laurent Gaudé  d'explorer  l'imperceptible  frontière entre le monde des vivants et celui des ombres :  «J'ai écrit ce livre pour mes morts [...] Puisse ce livre les distraire. Ce qui est écrit ici est vivant là-bas.», car : « Ceux qui meurent emmènent dans l'Au-delà un peu de notre vie, et nous désespérons de la recouvrer, tant pour eux-mêmes que pour apaiser notre douleur.. ». C'est dans cette terrible conscience du deuil que Laurent Gaudé oppose à la mort les mythes d' »Orphée et Euridyce et ceux de la « Divine Comédie », en proposant sa propre définition de la vie et de la mort. Deux mondes non pas séparés mais « poreux » : l'âme ne disparaît vraiment que lorsque les vivants cessent de penser aux morts, tandis que la mort s'insinue chez les vivants dès la première perte d'un être cher. Car nous mourrons tous en partie avec ceux qu'on aime, les laissant emporter avec eux un peu de notre joie, de notre amour, de nos rêves. Un livre passionnant et grave que l'on quitte à regret, avec un fort goût d'amertume persistante.
*La porte des enfers. Laurent Gaudé. Ed. Actes Sud. 270 pages. 19,50 euros.




Arkansas

Nous avions ici même évoqué Pierre Mérot singulier et talentueux auteur de « mammifères » que l'on retrouve dans le flux généreux de la rentrée littéraire avec son dernier roman très attendu : « Arkansas ». Un cocktail réussi et détonnant. Un mélange subtil fusionnant habilement farce et tragédie, autoportrait et parodie,  avec de savants emprunts au réel et à l'imaginaire.  À l'automne de sa vie, Traum, un écrivain talentueux mais délicieusement raté, se confie à Baragouin, qui fait office de secrétaire mais surtout de confident avec lequel il s'entretient du destin singulier de François Court , dit « Kurtz », ancien ami, par ailleurs auteur à succès, dont le talent a été monté en épingle jusqu'à l'imposture. Un Kurtz aux écrits crépusculaires qui semble tout droit sorti  d' »Apocalypse now » (et donc du « Coeur des Ténèbres » de  Conrad).  Devenu riche et célèbre mais las et dégoûté d'un monde qu'il a su si bien décrypter (à la manière de Houellebecq dont Mérot fut proche), Kurtz s'enferme dans un nihilisme mou qui va le conduire à créer un phalanstère du nom d' »Arkansas » quelque part en Espagne. Un lieu dédié à une débauche sans espoir, où se pressent rapidement fidèles de l'auteur et personnalités médiatiques. Toute une petite cour à la Houellebecq que la plume acerbe de Mérot va transformer en cirque où s'agitent des clowns burlesques et pathétiques en quête d'amour et de rédemption devenant ainsi au passage des archétypes de personnages de roman dont la lassitude, la fatigue et le désenchantement du monde se retrouvent magnifiés par une  écriture chatoyante, bondissante, drolatique et rhapsodique. L'ensemble est un hymne joyeux à  la littérature envisagée comme fin et comme justification et la création littéraire, comme ultime tentative de salut des âmes perdues.

*Arkansas. Pierre Mérot. Ed. Robert Laffont. 353 p. 20 Euros




 « Le » roman  de la rentrée littéraire 2008 ?  Pour lecteurs avertis….


Une phrase unique longue de... cinq cents pages pour retracer la violence ininterrompue au cours du XXe siècle: «Zone», quatrième livre d'un Niortais de 35 ans épris du Moyen-Orient, est le dernier ouvrage de Mathias Enard.
Unanimement considéré comme "le roman le plus ambitieux de la rentrée littéraire , Zone est en effet constitué d'une seule phrase comme  un grand souffle qui exprime la violence de l'histoire, la création littéraire, et les contradictions de l'homme.  Un souffle puissant qui requiert du lecteur assiduité et  endurance (sans même un point pour reprendre sa respiration !), en compagnie d'un très bavard et très brillant analyste de l'Histoire contemporaine. L'ambition, la démesure et l'érudition qui traversent ce roman ne sont pas sans évoquer les fameuses "Bienveillantes" de Littel « le » roman de la précédente rentrée littéraire. (que peu de lecteurs ont réussi à lire jusqu'au bout !).
Zone …un résumé? C'est difficilement résumable ! Disons que par une nuit décisive, un voyageur, lourd de secrets, prend le train de Milan pour Rome muni d'un précieux viatique qu'il doit vendre le lendemain à un représentant du Vatican avant de changer de vie. Dans sa mallette il y a aussi enfouis depuis l'Antiquité ces grandes batailles, ces guerres, ces colonisations, ces décolonisations et cet immense ensemble de corps enfouis, non loin, sur les rives de la Méditerranée…
L'ensemble se lit comme une véritable Iliade de l'espace-temps méditerranéen où batailles, hauts lieux et figures belliqueuses sont convoquées et invoquées depuis Rome et Homère. Une archéologie chaotique qui nous livre en vrac les fragments d'une stupéfiante mosaïque où héros littéraires, guerriers et cohortes de victimes et de bourreaux en tous temps et tous lieux, partagent la dérive d'un homme au carrefour de sa vie, de ses hontes et de ses défaites amoureuses.
Coïncidences ? Zone comporte autant de chapitres  que l'Iliade a de "chants" dont chacun réfracte une péripétie du récit homérique et il y a entre Milan et Rome et d'un chapitre à l'autre, entre les villes qui jalonnent ce voyage, le même nombre de kilomètres que de pages du livre.
Et le lecteur ? Il  est prié s'asseoir dans le train et d'aller jusqu'à Rome sans s'arrêter, comme dans un train lancé dans la nuit et qui comme le temps, ne s'arrête jamais. Vous voici prévenu…qui monte ?

* Zone. Mathias Enard. Ed. Actes Sud. 536 pages.22,80 euros.



La petite musique (hollywoodienne) de Jean Paul Dubois.


Nous avions rendu compte ici même, avec gourmandise d' Une Vie française de  Jean-Paul Dubois,  nous le retrouvons en cette rentrée littéraire après deux détours mémorables dans le burlesque Vous plaisantez, M.Tanner et le grand froid canadien Hommes entre eux. Ses « accommodements raisonnables », (terme juridique d'outre-atlantique qui ne dit que trop de quoi il est question), nous font voyager à Hollywood en compagnie du fort mélancolique scénariste Paul Stern dont l'étoile ne brille plus guère chez lui, en France. Le véritable motif de sa présence à Hollywood est la volonté de mettre à distance beaucoup de choses : la maladie de sa femme, Anna,  en dépression profonde, mais aussi ; le remariage scandaleux de son père et d'une manière plus générale, son échec personnel.
Paul Stern va donc découvrir l'univers de la Paramount, un univers (impitoyable, bien sûr) dans lequel le sexe, l'argent, la drogue, la célébrité, mais aussi le désespoir, mènent la danse. Il va aussi y rencontrer une autre employée de la Paramount : Selma Chantz et voir sa vie basculer car Selma une femme fascinante et dangereuse, est le double parfait d'Anna, avec trente ans de moins...
La maîtrise du récit, la lucidité et l'ironie propres à l'auteur, alliant avec un art consommé le tragique et l'humour, participent à la réussite de ce roman relativement classique. Un roman rempli par  la grâce et le charme des héros de Jean-Paul Dubois, très souvent de perpétuels et attachants adolescents écartelés entre leur amour de la vie et une culpabilité sournoise.

*Les accommodements raisonnables. Jean-Paul Dubois. Ed de l'Olivier.21 euros.



Le livre du livre…

Experte en manuscrits anciens, mondialement réputée, Hanna, Australienne de trente-cinq ans, est chargée de restaurer l'un des volumes les plus rares et les plus mystérieux au monde, la célèbre Haggadah de Sarajevo (livre de la Pâque juive) de l'époque médiévale.
Le précieux manuscrit  va entraîner Hannah dans un voyage fascinant aux quatre coins de l'Europe et  grâce à de minuscules indices, elle va peu à peu percer les secrets de ceux qui ont tenu entre leurs mains cet ouvrage sacré. De la jeune adepte de la Kabbale qui le sauve de l'Inquisition espagnole, à l'intellectuel musulman qui le soustrait à la menace nazie, en passant par le censeur vénitien qui le fait échapper à l'autodafé, Hannah suit le fil de l'histoire du précieux  manuscrit, allant de désillusions en découvertes, de reconstruction en amour naissant, sur les traces du précieux livre et de sa propre histoire.... Le lecteur voyage avec Hannah d'énigme en énigme revisitant avec elle, dans la plus pure tradition rabbinique, le moindre apologue si riche d'interprétations spirituelles et morales. C'est par la découverte d'un simple papillon, dissimulé dans les pages de la fameuse Haggada, que naît la captivante intrigue de ce  roman historique manière Nom de la Rose.   Tout au long du roman Géraldine Brooks maintient un subtil équilibre entre sa passion du journalisme (elle est lauréate du prix Pulitzer 2006), qui l'amène à plonger dans l'actualité en mettant en scène Juifs, Chrétiens et Musulmans et son penchant de romancière fascinée par le passé. Le tout forme la matière d'un passionnant livre sur un livre, tout à la fois, intelligent, profond et original. Un chef d'œuvre du genre !
*Le Livre d'Hanna. Geraldine Brooks. Ed. Belfond. 420 pages. 22 euros.


Voici à présent, la partie « regrets » de la chronique. D'excellents livres dont il ne peut être rendu compte ici, faute de place ou  de temps…Dommage…Dommage…:
 

 
Lacrimosa,  Régis Jauffret, Gallimard
Un très beau texte en forme de mise à mort intime d'une certaine écriture au contact du drame absolu : la mort de l'aimée. Régis Jauffret  alterne deux courriers, celui du narrateur qui s'adresse à la disparue et la réponse de celle-ci au survivant. Lacrimosa apparaît ainsi comme la mise au tombeau glorieuse, d'une femme et d'un amour, sans jamais renoncer à une forme de virulence qui condamne le pathos, et surtout sans jamais cesser d'être un écrivain.



L' Inaperçu, de Sylvie Germain
(Albin Michel) : avec "Magnus", elle avait signé une fable universelle… Le nouvel opus de Sylvie Germain est moins dense, plus en pointillés… On y retrouve néanmoins une écriture merveilleusement ciselée, une sensibilité d'exception, et surtout un magnifique personnage de laissé-pour-compte de la grande Histoire qui s'incruste à sa manière dans une famille plutôt convenue en apparence… Et des tragédies intimes qui sont autant de ré enchantements du monde.



La Beauté du Monde, de Michel Le Bris (Grasset
) : le patron du festival "Les étonnants voyageurs" nous conte la saga de Osa et Martin Johnson, un couple d'aventuriers américains à la conquête de l'Afrique "sauvage" dans les années 20… Le récit croise également les premières boîtes jazz, à Harlem … et tant d'autres choses ! Un roman fabuleux, de la première à la dernière page, avec en bonus une réflexion remarquablement menée sur la notion même de sauvagerie, en musique comme ailleurs…
 



Sur la plage de Chesil, de Ian Mc Ewan
(Gallimard) : Ian Mc Ewan continue à incarner toutes les finesses de la littérature britannique à travers le récit d'une nuit de noces qui tourne à la débâcle, dans l'Angleterre du début des années 60… Un pur bijou…



Ce que le jour doit à la nuit, de Yasmina Khadra
(Julliard): Yasmina Khadra n'a rien perdu de son formidable talent de conteur… Son nouveau roman a autant de souffle que l'histoire algérienne qu'il revisite de 1930 à 1962 à travers la complicité fraternelle de quatre amis qui vont devoir choisir leur camp. On note toutefois un petit côté : "Autant en emporte Oran" qui n'était pas toujours nécessaire!






09/02/2009
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