septembre 2009

septembre 2009


Rentrée littéraire
Une fois de plus nous voici confrontés au raz de marée des ouvrages qui déferlent en cette rentrée littéraire. Beaucoup de bons livres qu'il est, bien sûr, impossible de lire tous et comme toujours, beaucoup d'auteurs sacrifiés sur l'autel de la longue course aux prix littéraires qui s'annonce. Une spécificité bien française hélas, qui perdure d'année en année. Toute sélection laisse donc un goût un peu amer dans la bouche et plus que des regrets…Essayons cependant avec quelques uns des romans français, hispaniques et anglophones qui tous promettent, assurément de bonnes lectures…



Littérature française…


Vertige de l'amour
La littérature dite sentimentale n'a pas toujours bonne presse. Raison de plus pour qu'Hervé Le Tellier Membre de l'OULIPO (ouvroir de Littérature potentielle) choisisse ce genre comme exercice de style. Cela commence par le titre paradoxal de son livre : "assez parlé d'amour" (alors qu'il n'y est question que d'amour) et ce prologue : Ce récit couvre l'espace de trois mois et même un peu plus. Que celle – ou celui – qui ne veut pas – ou plus – entendre parler d'amour repose ce livre. ». Commence alors l'histoire à la fois bouleversante et diaboliquement construite, de quarantenaires foudroyés par un amour ravageant leurs vies bien ordonnées. La foudre tombe sur deux hommes et deux femmes. Thomas, psychanalyste d'Anna rencontre Louise, avocate, tandis que simultanément Anna la psychiatre découvre Yves, écrivain, sorte de frère jumeau de l'auteur. Habile permutation empruntée au principe des dominos abkhazes permettant une rotation subtile des personnages, aux relations amoureuses sans cesse renouvelées. L'un après l'autre chacun des protagonistes hésite, vacille, se perd pour mieux se retrouver, se croise, se recroise, fait taire ses craintes ou au contraire, recule, soudain saisi de vertige face au précipice de l'amour total. Avec une précision d'horloger Le Tellier investit les consciences amoureuses de ses créatures pour mieux en partager les mécanismes avec le lecteur devenu complice à son insu. Des créatures dont il aime les doutes et la fragilité, les lâchetés ordinaires et le courage, au risque de tout perdre, au risque de se perdre….Une célébration magnifique du cœur et de l'intelligence.
 *Assez parlé d'amour. Hervé Le Tellier. Ed. JC Lattès. 280 pages.17 euros.



Un homme sans qualités…

Jean-Yves  Cendrey raconte, dans «Honecker 21», la vie d'un héros tristement ordinaire qui habite à Berlin, un improbable décor aux vingt chapitres métaphoriques des errances de  la vie d'un Berlinois ordinaire soumis à vingt-et-une épreuves quasi initiatiques. Honecker est  un trentenaire bobo en pré crise de la quarantainepris dans la nasse ordinaire de l'homme occidental : bureaucratie déjantée, libéralisme narquois,  dérive sentimentale, consommation à outrance, déboires financiers… Honecker semble pourtant un homme comblé : réussite sociale, amour, une compagne journaliste qui n'a de cesse de l'initier aux joies de la culture contemporaine,  un enfant à naître. La façade se lézarde lorsque notre bobo doit tout à la fois éménager et honorer de sa présence le réveillon imposé par son employeur à ses troupes, bien loin de Berlin, aux confins improbables des forêts poméraniennes où va vivre, bien malgré lui,  une aventure qui va lui faire prendre conscience qu'il n'a rien d'un aventurier. éclair  de lucidité parmi d'autres éclairant ce portrait corrosif d'une victime du conformisme, triste héros aux  lâchetés ordinaires,si pathétiquement exemplaire dans ses velléités illusoires d'échapper au système. On sourit ou plutôt l'on rit…jaune. Car ce pmélancolique des travers de ses contemporains, cet homme squalités, méprisé et méprisable, n'est-il pas aussi notre semblable, notre frère ?
*Honecker 21. Jean-Yves Cendrey, éd. Actes Sud, 224 pages. 18,50 euros.



La petite musique de Schubert.

En Octobre 1814 Franz Schuberta 17 ans et dirige sa propre messe, la première, la messe en fa. La soliste en est Thérèse Grob, seul et unique amour de la vie de Schubert. Il reste alors au jeune homme quatorze années à vivre au cours desquelles il aura eu le temps de composer plus de mille œuvres, dont quelque 600 lieder. Une trajectoire météorique qui, par delà l'espace et le temps va marquer durablement l'histoire de la musique. Pierre Charras a choisi de revenir sur l'homme et son œuvre. D'explorer les voies souvent douloureuses de la création, de donner à entendre la voix du musicien, et de laisser entrevoir les abîmes d'une âme tourmentée. Un Schubert qui n'avait pas le choix et devait à la fois affronter la maladie et les affres de la création, sous peine de ne pouvoir continuer à vivre. Le grand talent de Pierre Charras est de faire revivre les derniers jours d'un Schubert qu'il comprend merveilleusement, tel un ami lucide et affectueux qui, par delà l'espace et le temps, avec infiniment de tact et de sensibilité lui redonne chair et vie. Et in fine lui offre un sublime présent : le fameux Requiem qui lui  tenait tant à cœur. Le temps perdu n'est pas tout à fait retrouvé mais sa trace subsiste, telle la rémanence d'une note de musique.
*Le requiem de Franz. Pierre Charras. Ed. Mercure de France. 110 pages. 12 euros.


Littérature hispanique.


La vie est un songe…
Réceptionniste d'un hôtel canadien le narrateur croit reconnaître dans l'identité d'un client l'homme qui a bouleversé sa vie. Avec lui reviennent les ombres du passé affleurant dans son  petit tube de mercure, sorte de boule de cristal du passé d'où ressurgissent les sombres années du franquisme qui l'ont conduit à l'exil. « Le mercure est un miroir plein de mémoire. En lui vivent les morts … » :  l'Espagne, Franco, les communistes, la prison, Luis et tant d'autres… Et surtout  le  visage de Vera, la femme aimée  qu'il n'a jamais pu oublier. Des ombres fantastiques qui ressurgissent du néant, empreintes encore de la persistante odeur de la jeunesse et de la terre d'Espagne. Mais ce dont on faisait jadis les miroirs des sorcières, renvoie de la réalité une image déformée aussi toxique que l'est l'espoir d'une possible vengeance. Et ce livre, placé sous le symbole du mercure, est loin d'être nostalgique. Fort éloigné du sentimentalisme et de la complaisance pour le passé il est, dans la grande tradition littéraire espagnole,  empreint de cruauté, voire de cynisme. Mais pourrait-il en être autrement dans un monde d'horreur et de sang où l'amour est « faux » ? On peut toujours questionner le destin, résister et se rebeller. Au bout du compte, triomphe la force du destin. La vie est un songe où l'homme est seul, face à sa douleur. Un songe noir aux souvenirs évanescents enveloppés parfois d'une étonnante douceur qui habite le sommeil du caïman aux yeux mi-clos. Rêverie noire aux souvenirs vaporeux et « songe » inspiré sur la destinée humaine. Assurément le meilleur livre d'Antonio Soler l'un des meilleurs romanciers espagnols contemporains auteur d'une œuvre toute entière hantée par passé politique de l'Espagne, le sexe et la mort.
*Le sommeil du caïman. Antonio Soler. Ed. Albin Michel. 210 pages. 16 euros.



Dans la mémoire de Buenos-Aires…

Ecrivain emblématique de la nouvelle littérature argentine l'œuvre de Ricardo Piglia, profondément intellectuelle et expérimentale, est peu connue en France. Après avoir abordé la dissidence culturelle et politique dans 'Respiration artificielle', en 1980, voici enfin traduit en français 'La ville absente', illustrant le goût de Piglia pour le genre policier prétexte plaisant à  l'exploration de l'histoire et la littérature argentine de Roberto Arlt à Jorge Luis Borges. Roman policier futuriste 'La ville absente' est à la fois une réflexion inspirée sur la nature des régimes totalitaires, la littérature, et surtout la capacité du langage à créer et définir la réalité du monde.   
 Nous suivons Junior, journaliste d'un quotidien de Buenos-Aires, s'efforçant de localiser une machine à secret qui contient l'esprit et la mémoire d'une femme nommée Elena femme mi-machine, produisant à l'infini des histoires reflétant les événements survenus en Argentine. La police cherche à détruire cette machine en raison des révélations explosives qu'elle contient. S'ensuit une course contre la montre dont l'enjeu est la réappropriation de l'histoire et la mémoire d'un peuple en grande partie effacées par la répression politique. Au sein de cette trame policière initiale se  multiplient des récits toujours passionnants issus de la machine, invention géniale qui permet à l'auteur de produire des histoires très différentes et de les croiser . Un roman original, brillant, drôle et érudit par un Piglia engagé et imaginatif, bousculant avec allégresse les limites traditionnelles du récit pour mieux cerner les relations complexes qu'entretiennent politique, fiction et langage.  Une jolie surprise de cette rentrée littéraire à  découvrir d'urgence.
*La ville absente. Ricardo Piglia. Ed. Zulma. 198 pages. 17,10 euros.


Littérature anglophone…


Un festival d'humour noir et déjanté…

 Dans l'Angleterre des années 1950, Olivia et Emily sont demi-soeurs. Le père de l'une et la mère de l'autre donnent naissance à Rosie, leur préférée. Une petite dernière archi gâtée et sournoise qui parviendra à de la vie de ses sœurs un enfer.  Et qui, plus tard, donnera naissance à Alice qui se muera en junkie sans scrupules. Rosie et sa petite famille convoiteront bientôt la maison familiale où ses sœurs vivent encore. Manipulations, coups tordus, vengeance sordide, Marsh (de Marcia Willett, auteure de plus d'une vingtaine de romans, publiés dans seize pays) excelle dans l'humour noir qui pimente chaque page de cette familiale acide aux intrigues tortueuses.  Une très bonne surprise de cette rentrée littéraire 2009.
* Meurtres entre sœurs. Willa Marsh. Ed. Autrement.206 pages. 18 euros.


Los Angeles, New York, Seatle, l'Ohio…Les auteurs américains font flèche de tout bois contre une certaine Amérique et le modèle américain qu'elle engendre. Leurs interrogations et remises en cause sont aussi prétextes à interroger le récit et le langage, démontrant, si besoin était, la vitalité et les exigences d'une littérature qui cherche et innove sans cesse. Un exemple que bon nombre de nos auteurs seraient bien inspirés de méditer… 



Los Angeles

Auteur de Mille morceaux (Belfond, 2004) -dont nous avions rendu compte ici- James Frey nous donne avec L.A. Story, son premier véritable roman. Une chronique détonante et inspirée du Los Angeles contemporain avec pour fil conducteur la quête hypothétique de l'âme d'une ville par nature insaisissable. Pour y parvenir Frey s'inspire de techniques documentaires mêlant statistiques, genèse de la fondation de la ville, rêve hollywoodien, catastrophes naturelles, descriptif minutieux de  son réseau d'autoroutes à 16 voies,  industrie du cinéma, gangs, crimes, faits divers....Et des portraits brefs de dizaines de personnages fugitivement entrevus, hantés par leurs rêves et sitôt absorbés par la multitude. Cent destins individuels exposés en une ligne ou un chapitre, en une suite de «faits» objectifs. Le livre zoome sur quatre d'entre eux,  fils d'Ariane dans le monstrueux labyrinthe d'une ville aux cent quartiers, où coexistent sans jamais de mêler cent communautés, qui ne partagent que leurs rêves de bonheur illusoires. Des bidonvilles de Skid Row aux  luxueuses demeures de Pacific Palissade, tous sont venus à L.A. pour les réaliser. Cette cohérence sociale fictive et minimale  est l'essence même de cette admirable épopée du ratage où chaque individu croit illusoirement œuvrer à sa propre rédemption. Un livre-bible qui devrait marquer cette rentrée littéraire.
* L.A. Story. James Frey. Ed. Flammarion. 496 pages. 21 euros.




Seattle

  Avec Comme la grenouille sur son nénuphar Tom Robbins , l'un des pères de la culture pop, qualifié d'"auteur le plus dangereux du monde" dénonce avec une verve et une jubilation communicatives,  l'essence même de l'Amérique: la cupidité, le matérialisme outrancier ,  l'omniprésence de l'argent. L'intrigue en est singulière. Une journée noire à Seattle pour Gwendolyne, une jeune trader écartelée entre l'argent, la recherche de satisfactions immédiates et l'attrait de l'Inconnu. La Bourse est au plus bas, le singe kleptomane de son petit ami s'enfuit, sa meilleure amie disparaît. Voilà que son monde s'écroule. Un monde singulier inquiet de la disparition des grenouilles et de l'apparition d' un médecin japonais inventeur d'un remède miracle contre  le cancer tout en forniquant assidûment. Au milieu de ce tohu-bohu surgit Diamond, broker défroqué de retour de Tombouctou,  qui met au défi notre héroïne:  ….de sortir de cette transe où ne comptent que les biens matériel… Pour Gwendolyne commence alors le week-end le plus long qui la verra partir à la poursuite du singe, chercher son amie et surtout choisir entre le rêve américain et l'aventure de la liberté.
Un monde fou fou fou parcouru au pas de charge par un Tom Robbins inventif et survolté dont le récit corrosif et caustique ne laisse au lecteur nul répit, ni sur le fond ni sur la forme, pour une vision subversive d'une Amérique désespérément en proie à ses vieux démons.
* Comme la grenouille sur son nénuphar.Tom Robbins. Ed Gallmeister. 419 pages





New York

 Vous en entendrez beaucoup parler. Colum McCann L'auteur de Danseur et Zoli (dont nous avions rendu compte ici)  nous revient avec Et que le vaste monde poursuive sa course folle, qui prend pour point de départ l'exploit du Philippe Petit qui, le 7 août 1974 marcha sur un fil entre les deux Tours du World Trade Center. Son  fil d'acier est le fil rouge métaphorique du roman: un début, une fin, une progression, la mort au moindre faux pas. De là haut s'offre le vertigineux panorama d'un New York en pleine ébullition. Comme lfunambule le romancier  marche en équilibre d'une histoire à l'autre,  survolant toute une humanité aux destins s'imbriquant l'un l'autre dans le tumulte obsédant et émouvant d'une mégapole qui dévore ceux qu'elle accueille. Ses personnages? Des marginaux, des  déclassés: un prêtre du Bronx, un couple d'artistes branchés, un juge fortuné, une prostituée héroïnomane, des junkies du Bronx...Funambules de leurs propres vies évoluant gravité et légèreté,  culpabilité et rédemption… Le personnage le plus bouleversant du roman est sans conteste le curé des pauvres, Corrigan, sur sa corde raide avec sa foi pour seul balancier. Il est le personnage emblématique du roman qui convoque les fantômes du 11 septembre,  et les âmes des survivants en lutte perpétuelle avec le mal, la violence, le crime dans l'Amérique de la fin des années 1980 aux prises avec le Watergate, la crise économique, le Vietnam et les êmes questions essentielles sur l'engagement, l'art, l'éthique, la foi, qui sont aussi celles d'aujourd'hui. Et New York, avant la destruction des tours au bas desquels vont et viennent des  humains assoiffés de grâce, sans cesse en quête de  lumière au plus profond de leur nuit.  Magistrale réussite de ce livre qui introduit dans une langue superbe, l'éclat sublime de la beauté dans ce voyage au bout de la nuit. Une entreprise d'essence quasi spirituelle portée par le choeur magistral des voix des damnés du Bronx.
* Et que le vaste monde poursuive sa course folle. Colum McCann Ed. Belfond, 434 pages, 22 €




Et quelque part dans l'Ohio…

David Foster Wallace était considéré comme le grand espoir de la littérature américaine lorsqu'il s'est pendu chez lui le 12 septembre dernier à l'âge de 46 ans. Dans son premier roman La fonction du Balai, situé dans le Grand Désert d'Ohio vit Lenore Beadsman, jeune femme relativement commune, écartelée et manipulée par un père tyrannique, une arrière grand-mère obsessionnelle et un petit ami possessif et complexé. L'on y retrouve également  des pensionnaires évadés d'une maison de retraite et une perruche devenant télé évangéliste ! Dans ce chaos savamment orchestré sous le double signe de la virtuosité stylistique et d'un humour désespéré cette intrigue surréaliste et loufoque pointe entre humour, poésie et   cruauté picaresque les travers de l'Amérique contemporaine. Une critique radicale et jubilatoire de l'absurdité des standards de nos sociétés de consommation qui n'épargne pas ses fondements que sont la famille et le travail. Férocement drôle et extraordinairement intelligent, La fonction du Balai premier roman d'un météorique auteur majeur de la littérature américaine contemporaine dans la lignée de Thomas Pynchon ou Don DeLillo et Robert Coover, est à la fois classique et moderne dans sa conception, nous invite à une triple et passionnante réflexion sur le langage, la fiction et la réalité. Enfin  traduit aujourd'hui en français pour la première fois, La Fonction du balai est le roman le plus accessible du regretté David Foster Wallace dont l'un des romans The Infinite Jest' a été classé parmi les 100 plus grands romans de langue anglaise par le magazine Times. 
 
 * La Fonction du balai. David Foster Wallace. Ed. Au diable vauvert. 577 pages. 27 euros.
suivi de "David Foster Wallace pour mémoire", un recueil d'hommages signé par les plus grands écrivains américains contemporains.
     



04/10/2009
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