Mai 2011

L'écriture de soi...

 

 

En cette année 2011 l'autobiographie, forme particulière de «l'écriture de soi», occupe une part grandissante dans le paysage littéraire français.

Entre confidence, justification et recherche de vérité, l'exploration de l'intime est une difficile tentative de reconstruction de soi et de son passé. Cette écriture de soi, est écriture de la douleur, dans l'exploration périlleuse de ses ténèbres et de ses incertitudes. Difficile de s'y soustraire cependant. Lorsque tout semble avoir été dit l'écriture semble être la seule issue pour se sauver. Mais comment écrire sur soi? sa famille? Son passé? La difficulté du genre est dans l'incessante recherche des mots pour dire, se dire, et intéresser les autres. C'est tout le talent des écrivains véritables, dont certains sont présentés ici....

 

 

    

« Je n’écris pas parce que tu es morte ; tu es morte pour que j’écrive. »

 

 

 

 Annie Ernaux n'en a pas fini avec son passé, son père, sa mère, ses amants, ses années.... Née en Nor­man­die dans une famille d’ouvriers deve­nus petits com­mer­çants elle s'est maintes fois interrogée (La Place(1984) et La Honte (1997)), sur le décalage entre ses origines modestes et son statut social forgé par l’université et l’écriture. Au cœur de son œuvre qu’elle qualifie «d'auto­bio­gra­phie imper­son­nelle», entre explo­ra­tion de l’intime et d'un contexte social, elle s'interroge inlassablement sur la place assi­gnée à chacun et la volonté de s’en libé­rer. Après son dernier ouvrage, « Les Années » (Gal­li­mard, 2008), elle publie « L’Autre fille », aux éditions Nil, dans une nouvelle collection, « Les Affranchis » qui propose aux auteurs d'écrire une lettre qu'ils n'ont jamais écrite.

 

 

 

 

Annie Ernaux inaugure la nouvelle collection avec cette lettre destinée à une sœur aînée décédée de la diphtérie à l'âge de 6 ans, deux ans avant sa propre naissance. Une lettre de 80 pages, dans laquelle elle s'adresse à cette sœur, à jamais inconnue, dont elle a appris par hasard l'existence à 10 ans, en surprenant une conversation entre adultes: «Elle était plus gentille que celle-là », avait dit la mère qui ne lui en dira pas plus.

 

Annie se confrontera dès lors à cette ombre "maléfique", et après avoir conclu: « Tu n'es pas ma sœur, tu ne l'as jamais été», s'interroge sur le sens de cet «autre» qui n’est que par son absence. Comment exister par sa présence-absente? La réponse lui semble évidente: écrire: «Je n’écris pas parce que tu es morte ; tu es morte pour que j’écrive. ». Écrire donc, en traquant dans sa mémoire les traces encore visibles de cette sœur inconnue, écrire pour rechercher, vainement, la nature du lien qui les unit. Las....le passé perdure et le présent renvoie irrémédiablement à l'absence: «T'écrire, ce n'est rien d'autre que faire le tour de ton absence [...]. Tu es une forme vide impossible à remplir d'écriture ... Tu es hors du langage des sentiments et des émotions. Tu es l’anti-langage...».

 

Et toutes ces phrases construites autour de l'absente ne font que révéler la face invisible de soi-même, la nécessité du reniement et l'absolue évidence d'un choix: «Je ne suis pas gentille comme elle....Donc je ne serai pas dans l’amour mais dans la solitude et l’intelligence». Le choix de l'écriture qui est la seule vraie raison de vivre d'Annie Ernaux: « on peut mourir après avoir écrit un livre », en témoigne ce livre, totalement bouleversant, qui bien que petit par sa pagination, occupe déjà une place majeure et singulière dans son œuvre.

 

*L'autre fille. Annie Ernaux. Ed. Nil. Collect. « Les affranchis ». 80 pages. 7 Euros.

 

 

 

 

 

 

 


«À dire les choses, on ne peut que faire du mal, mais à ne pas les dire, on meurt.»

 

 

 

 

Lionel Duroy n'en a pas fini avec sa famille. La publication de deux récits douloureux Priez pour nous et surtout, l'an dernier, « Le Chagrin », poignante biographie marquée par les blessures d'un passé décomposé (dont nous avions rendu compte ici), n'auront guère contribué à arranger les choses. Bien au contraire, le succès même de ses ouvrages ont entraîné une brouille avec ses frères et sœurs, son divorce, et des réactions violentes de son fils. Un dramatique naufrage familial qu'il relate dans son dernier livre « Colères », émouvant questionnement sur sa famille et réflexion profonde sur l'absolue nécessité de l'écriture à l'origine de ce livre.

 

En quête d'une impossible sérénité que ne semblent apaiser ni ses fuites solitaires en vélo, ni ses pensées, ni ses écrits, Lionel Duroy poursuit inlassablement son interrogation sur son identité, ses relations familiales, sa singularité revendiquée, et plus que jamais, sur la fonction de l'écriture. Jusqu’où un écrivain peut-il utiliser des scènes vécues pour en faire de la littérature? " Doit-on vivre pour écrire ? Doit-on écrire pour vivre ? Une fois encore il choisitl'écriture pour trouver son salut: « Je vais écrire, comme je l'ai toujours fait, pour ne pas succomber sous le poids des événements [...] pour ne pas mourir d'accablement, me dis-je. ». Et évitant les écueils de la facilité ou du découragement, en recherche permanente du mot ou de la phrase, justes, il creuse profondément en lui, pour y saisir dans la fébrilité et l'urgence, la violence des sentiments et des émotions: « tout le travail secret qu'il faut fournir pour ne pas rater complètement sa vie ». Une douloureuse introspection qui ne fait que raviver sa crainte de ne pas être aimé et d'être quitté, mais pour l'écrivain, une admirable manière de résister à la mort, eninventant sa vie entre passé, présent et réflexion profonde. Reste à espérer que le succès prévisible de ce roman déchirant n'ait pas, pour son auteur, les conséquences familiales dévastatrices de ses livres précédents...

 

*Colères. Lionel Duroy. Ed. Julliard. 216 pages. 19 euros.

 

 

 

 

 

 

 

« J’ai une admiration infinie pour l’œuvre que je n’ai pas écrite ».

 

 Père et fils:

Hommage filial et reconnaissant d'un écrivain à un autre, méditation inspirée sur l’écriture et la transmission, « Le rendez-vous de Saigon » est l'émouvante narration d'un ultime rendez vous entre un père, le regretté, Yvan Audouard et son fils, Antoine, (lui-même auteur de plusieurs romans, et éditeur de son père qu’il qualifie lucidement, d’ « écrivain mineur »). Ce « rendez-vous de Saigon », (où son père était né « par inadvertance »), est à la fois l'ultime et décisive rencontre entre un père et son fils et le titre du grand livre qu’Yvan Audouard, avait toujours rêver d'écrire.

 

Antoine s'est décidé à écrire ce livre après après être resté trois mois au chevet de son père. Avec l'imminence de la mort de ce père qu’il eut parfois du mal à supporter, en dépit de la réelle affection qu'il lui portait, était venu le temps de la réconciliation et de la mémoire retrouvée. La mémoire de ce provençal bonimenteur charmeur et charmant, ami de Blondin et de tant d'autres, ayant écrit, depuis son pigeonnier de Fontvieille, une soixantaine de livres et 25 ans d'articles inoubliables destinés au « Canard Enchaîné ».

 

En dépit de cette production abondante Yvan Audouard demeurait en mal de véritable reconnaissance, songeant sans cesse à son projet de grand livre, déclarant, non sans humour «  J’ai une admiration infinie pour l’œuvre que je n’ai pas écrite ».

 

Et c'est à ce père, qui lui manque affreusement aujourd'hui, qu'Antoine, devenu, avec le temps le père de son père, redonne souffle et vie entre douleur apaisée, mélancolie joyeuse et tendresse mêlés. Un bouleversant roman d'amour filial, hommage poignant à un fantôme douloureux et souriant, qui hante toujours les recoins de sa mémoire...

 

 

 

* Le rendez-vous de Saïgon. Antoine Audouard. Ed. Gallimard. 120 pages.13 .90 €

 

 




 Une première de la classe au grand cœur.

 

 

La grande helléniste Jacqueline de Romilly, nous a quittés le 18 décembre dernier à l'âge de 97 ans. Elle avait été la première femme lauréate au concours général, première normalienne intégrant la rue d'Ulm, la première femme professeur au Collège de France, et la seconde à siéger en 1989, à l'Académie française après Marguerite Yourcenar. Au fil des années elle était devenue la spécialiste incontestée de la Grèce antique, et en particulier de Thucydide, objet de sa thèse doctorale. Un parcours exceptionnel néanmoins teinté d'amertume: « Avoir été juive sous l'Occupation, finir seule, presque aveugle, sans enfants et sans famille, est-ce vraiment sensationnel ? Mais ma vie de professeur a été, d'un bout à l'autre, celle que je souhaitais... »

 

 


 

 

«Ce serait bien que tu fasses un peu de grec pendant les vacances.»

C'est avec ce conseil qu'en 1934, une mère offre à sa fille unique une édition bilingue de Thucydide en sept volumes. La scène est racontée dans ce livre bouleversant que l'académicienne a consacré à "Jeanne", sa mère adorée, une femme pleine de charme, vive et joyeuse, qui fit face, avec une rare élégance, aux multiples épreuves que la vie lui réserva.

 

Après avoir épousé un brillant normalien professeur de philosophie, qui fut tué dès le début de la guerre de 1914, Jeanne se consacre totalement à sa petite fille d'un an, Jacqueline, lui épargnant la tristesse et les larmes d’une mère endeuillée. Jeune veuve intelligente et malicieuse, elle s'attire de nombreuses sympathies et exerce courageusement différents métiers, avant de devenir un écrivain reconnu, qui ne négligeait pas pour autant ses tâches domestiques. Courtisée, elle s'éprend d'un jeune chef d’orchestre, (Charles Munch), avant que la guerre ne la conduise à quitter Paris. À son retour, Munch triomphe en Amérique mais Jeanne ne parviendra jamais, à retrouver le succès littéraire. Heureuse consolation: sa fille vient de rentrer rue d’Ulm, et elle suivra avec joie et légitime fierté la suite de son parcours exceptionnel.

 

Fustigeant lucidement sa propre ingratitude, son égoïsme et son incapacité dire à sa mère son amour, son admiration et ses remerciements pour avoir été celle qu’elle fut Jacqueline lui dédiera ce livre admirable, émouvant cadeau posthume d'une fille à sa mère. Un superbe portrait tout en dignité, intelligence et émotion contenue, pour faire revivre cette femme exceptionnelle trop longtemps restée dans l'ombre.

 

* Jeanne. Jacqueline de Romilly. Ed. De Fallois - 250 pages. - 18 euros. 



 

 

 

 

 Journal d'un locked-in jouisseur ...

    

Philippe Vigand est paralysé des pieds à la tête après un accident vasculaire cérébral rare, atteint depuis du locked-syndrom ou syndrome de l'enfermement, il ne peut s’exprimer que grâce aux clignements de ses paupières.

 

Son dernier livre « légume vert », est le récit de son combat au quotidien rédigé, comme ses romans précédents, à l’aide d’un ordinateur qui retranscrit les battements de ses paupières en lettres, il a ainsi rédigé ce texte de 150 pages, tout à tour, drôle, savoureux,  grinçant et émouvant.

 

Car son immobilité forcée a aiguisé un esprit totalement lucide sur son état mais aussi sur nous-mêmes, souvent mal à l'aise ou gênés, face à quelqu'un qui n’aspire qu’à  être traité comme un homme normal. Ce décalage quasi permanent se décline en anecdotes vécues, dans lequel il ironise volontiers sur notre gaucherie à son égard : « Je n'ai pas mon pareil pour provoquer l'apitoiement, la commisération, la gêne... », alors que lui-même traite son handicap avec humour pour mieux le mettre à distance: "Si nous (les malades) commençons a nous lamenter, nous risquons d’être emportés par un torrent de désespoir qui nous paralysera l’âme alors qu’elle est intacte." Pas question de s'apitoyer sur son sort donc. Mieux vaut célébrer la vie et ses plaisirs: le rock, les matchs de foot, la lecture de L'Équipe, l'immersion dans un bain chaud, la famille, les amis... ce sont ses « gorgées de bière » du quotidien...Une manière d'être, de vivre et de survivre :« Je suis un locked-in jouisseur » dit-il....et surtout une belle et admirable leçon de vie à l'usage du lecteur.

 

  • Légume vert. Philippe Vigand. Ed. Anne Carrière. 151 pages. 14,90 euros.

 


 

 

HISTOIRE

 

 

Un jubilatoire voyage savant et populaire dans l'Histoire....

 


 


Voyage dans le temps et dans l'espace, avec: «Les Enfants d'Alexandrie» premier volet d'une trilogie consacrée à l'Empire romain, François Chandernagor délaisse le grand siècle de « L'Allée du Roi », qui lui a si bien réussi, pour remonter au dernier siècle avant notre ère, à Alexandrie, alors la plus belle ville du monde, éclairant de la blancheur de ses pierres et ses marbres, l'antique crépuscule de l'Egypte pharaonique.

Une Alexandrie mythique, carrefour cosmopolite où se côtoyaient les peuples et les dieux grecs, égyptiens, ou juifs, en toile de fond aux amours légendaires d'Antoine et Cléopâtre devenus parents de trois enfants élevés auprès de leur demi-frère, Césarion, l'enfant-pharaon né de César. Quatre enfants au destin tragique, victimes de l'affrontement mortel d'Octave et Marc Antoine. Seule rescapée de cette tragédie, Séléné, prisonnière en terre étrangère, assistera à l'anéantissement de son royaume, sa dynastie et ses dieux n'ayant de cesse de venger ses frères et de rappeler aux vainqueurs l'existence des vaincus...

A partir à partir de ces faits, en partie connus Françoise Chandernagor invite le lecteur à un palpitant voyage dans l'Histoire. Une Histoire solidement documentée dans laquelle, toujours soucieuse d'abolir « la distance des siècles », elle n'hésite pas à infiltrer les interstices et les arcanes secrètes pour faire vivre et revivre la magie exotique des lieux et l'ordinaire de vies extraordinaires. Revenus à la vie ses personnages s'animent, revivent, palpitent. Et ne s'exprimant: "ni en Corneille aplati" ni en "basic » Racine [mais] en chair humaine, conversent avec l'auteure omniprésente, qui intervient, commente, ironise, doute, se justifie, évoquant parfois un souvenir personnel qu'elle attribue à l'un d'eux. Une liberté jubilatoire qu'elle assume totalement: «Est-ce à dire que j'invente ? Oui. Que je viole l'Histoire ? Non. [...] Mais c'est vrai, je la caresse, je la cajole...."pour qu'elle livre ses secrets". Le propos n'eût sans doute pas déplu à Dumas, qui revendiquait le droit « de violer l'histoire, à condition de lui faire un enfant ». Ajoutant: « L'antiquité est l'aristocratie de l'histoire ». Une Histoire populaire et savante dont l'auteure visiblement jubile, tandis que son lecteur s'impatiente désormais de découvrir la suite!

*Les enfants d'Alexandrie. Françoise Chandernagor. Ed. Albin Michel. 391 pages. 22 euros.

 

Après le poche, l'ultra-poche...

  

Après le poche, l'ultra-poche...

 

La collection « Point Deux », nouveau format de poche lancé en France par les éditions du Seuil, est un ultra poche papier qui se propose de résister à la concurrence du livre numérique. Pour être lu dans les transports en commun, ce livre papier se fait tout petit et léger: taille mini de 8x12 cm, (soit la moitié d’un livre de poche), texte lisible en mode «paysage », absence de marges, impression sur papier Bible opacifié, (à manier avec précaution)...Un bel objet vendu toutefois au prix fort: entre 9 et 14 euros, la collection débute avec l'édition de best-sellers et de classiques.

 

 

 

Parmi ceux-ci: « Extrêmement fort et incroyablement près », second roman de Jonathan Safran Foer, l'histoire singulière d' Oskar, un garçon de 9 ans, surdoué, ultrasensible, fou d’astrophysique, collectionneur impénitent, dont le père est mort dans les attentats du World Trade Center, ne lui laissant qu'une clé. Persuadé qu’elle pourra expliquer cette disparition injuste, Oskar recherche la serrure correspondante aux quatre coins d'une ville bouleversée par l’après 11 septembre où des inconnus lui révéleront l'histoire de sa famille.

 

 

 

Entre humour et abstraction ce conte philosophique sur le deuil et l’incompréhension d’un enfant confronté au cataclysme, est également un étonnant objet littéraire comportant photos, mentions manuscrites illisibles, conversation en chiffres... Comme « Tout est illuminé », son premier livre, Jonathan Safran Foer, y explore brillamment les chemins d'une mémoire devenue inaccessible. Un excellent choix éditorial pour l'inauguration de cette nouvelle collection..

 

 

 

* Extrêmement fort et incroyablement près. Jonathan Safran Foer. Ed. Le Seuil. Point deux. 737. pages, 12 €

 

 





02/05/2011
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