juin 2010

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En hommage à Jean Ferrat....qui aimait les hommes et les mots et ne chantait pas pour passer le temps...

 


 

 

Le vertige du néant...

 

D'abord la couverture, singulière, du livre:«Bakou», une photo d'un Olivier Rolin accablé en baroudeur mal rasé, devant une porte close. Dans Suite à l'hôtel Crystal, écrit en 2004, Olivier Rolin avait  imaginé son suicide en 2009 dans la capitale azérie - "dans la chambre 1123 de l'hôtel Aspheron,  d'une balle pistolet Makarov 9 mm". La notice bio mentionnait sobrement : « Olivier Rolin (Boulogne-Billancourt, 1947-Bakou, 2009). En 2009 donc, audacieux défi au destin, il décide de rejoindre l'Apsheron – réminiscence de l'Acheron, le fleuve grec des morts, malgré les abjurations de ses amis. Las! l'hôtel a été détruit! Demeure  le projet fascinant de boucler son destin avec un livre qui mêlerait subtilement rêverie, jeu, invention, défi et réflexion sur la création. Un livre digressif, sinueux, drôle et grave dans lequel la réalité serait le support de la réalité littéraire. Un livre improbable: journal de voyage aux «lambeaux de souvenirs mal cousus entre eux», un «livre sur rien", au sujet quasi invisible, inscrit dans un quadruple déplacement, dans l'espace, l'Histoire, la langue et surtout l'art entre littérature (ses écrits, ceux de Montaigne, Aragon, Hemingway …) et  l'invention pure. Au hasard de ses déambulations à Bakou, entre "palais stalino-vénitiens" et "fourbi paléo-industriel", pensées, rêveries…Olivier Rolin médite sur le temps qui passe, les illusions perdues (l'ancien leader gauchiste salue avec émotion Staline,) et surtout la mort qui, sans arrêt, menace tout:»...de ne plus être, de s'évanouir…». La mort contre laquelle chaque phrase est un combat, envisagée parfois avec une légèreté quasi jubilatoire, ou avec angoisse:"…Ce qui serait vraiment mourir(...),ce serait de comprendre soudain qu'on n'a pas fait d'œuvre - que tout ça, tous ces jours, ces nuits sous la lampe, ces milliers de pages, c'est rien, pour rien." Obsédante tentation de l'effacement: "l'aspiration à ne pas laisser de trace Que les choses montrées par les mots aient autant d'existence dans le monde des mots que dans celui des choses". Car toujours le vertige du néant est au cœur de la littérature.

 

* BAKOU, DERNIERS JOURS. Olivier Rolin. Ed. Seuil. 176 p. 17 €.

 


 

 

 

Familles, je vous hais…

 

Il y a vingt ans, dans Priez pour nous Lionel Duroy racontait les heurs et malheurs d'une famille d'aristocrates ruinés, catholiques et ultra conservateurs, expulsés de Neuilly pour échouer dans une HLM de banlieue, en un vertigineux naufrage. Déclassement social, espérances déçues, amertumes et déménagements à la cloche de bois, l'histoire de cette famille pourrait être cocasse si elle n'avait à tout jamais marqué le narrateur, un enfant de dix ans qui toute sa vie tentera de surmonter sa difficulté de vivre.  Une nouvelle fois dans Le Chagrin, l'auteur, devenu sexagénaire, tente de se confronter à la même obsédante énigme afin de  tenter de rendre supportable l'insupportable. A la manière de Duras dans «l'Amant» Lionel Duroy revient sur son passé avec la même histoire, le même livre, plus distancé et plus vrai, s'attardant sur ces images d'enfance jaunies revisitant son histoire qui est aussi un peu celle de l'histoire de France. Malgré une vie d'homme bien remplie: mariages, divorce, rencontre avec la femme aimée, bonheur d'une famille recomposée, de  journaliste reconnu, le passé ne cesse de l'obséder, le fasciner au point de l'empêcher de vivre et d'être heureux. Une dette obscure contractée dans son enfance lorsqu'au milieu de dix frères et sœurs, il se découvre un père faible, bonimenteur, arnaqueur médiocre et une mère détestée. Un couple infernal issu de familles bordelaises désargentées ne s'accordant que sur l'oreiller, se retrouvant toujours du mauvais côté de l'Histoire: nostalgiques de Pétain, allergiques à De Gaulle, soutenant l'OAS, détestant les Arabes et  les  juifs, admirant Le Pen...Ils inculquent à leurs enfants qui les méprisent, une bien triste vision du monde et de la vie. La mère terrorise son entourage, humilie son mari, marque des différences entre ses enfants et souffrant de se sentir déclassée vire lentement vers la folie, tandis que le père fait vivre sa famille d'expédients, chèques en bois et petits boulots. Expulsions, déscolarisation, haine conjugale : le naufrage familial et social est inéluctable. Entre honte et humiliation, solitude et abandon, le narrateur souffre d'un lancinant besoin d'être aimé exacerbé par la relation complexe qu'il entretient avec sa mère entre amour, peur de l'abandon et haine profonde. C'est cet immense chagrin qui l'accompagnera sa vie durant que Lionel Duroy nous fait partager entre gravité légère, lucidité, sincérité, retenue et dignité en une éprouvante version du «familles, je vous hais», une époustouflante descente aux enfers!

 

* Le chagrin. Lionel Duroy. Ed.Julliard, 550 p. 21 €.

 


 

 

Une nouvelle "sortie d'Egypte.

 

Paula Jacques, journaliste, productrice et écrivain, bien connue des auditeurs de France Inter, revient avec son dernier ouvrage sur la période troublée des années 1950, lorsque, victimes du conflit israélo-arabe et de la crise de Suez, des dizaines de milliers de personnes, principalement des juifs, ont été contraintes de s'exiler. Parmi celles-ci la famille de Paula Jacques, qui, revenant sur cette blessure intime et  profonde a imaginé un cinéaste juif, Kayro Jacobi, dans l'Égypte des années 50. Producteur passionné et fantasque de films grand public, impulsif et autoritaire, il est l'enfant chéri d'un cinéma égyptien, Mecque d'un cinéma inondant l'Orient de comédies musicales et mélodrames lascifs. Reconnaissance, gloire, adoration des femmes, luxe, vie de famille, tout va pour le mieux pour Kayro, jusqu'au jour où il découvre un article dénonçant l'omnipotence et la décadence des cinéastes « étrangers » pervertissant le véritable visage de l'Égypte.  Un article-brûlot qui cristallise la haine montante d'un peuple acculé à la misère, six mois avant l'arrivée au pouvoir de Nasser. Un vent de folie souffle alors sur Le Caire où tout ce qui est occidental est la cible d'émeutiers. Le torchon brûle entre Israël et Nasser, la communauté juive est stigmatisée. Attaqué et humilié, Kayro juif intégré et attaché à son pays décide d'entrer en résistance. L'ordre revient mais plus rien ne sera désormais comme avant …Dénonciation vigoureuse de l'antisémitisme nassérien, cette évocation douce-amère d'un paradis perdu, entre témoignages, autobiographie et ode au cinéma est surtout une réflexion inspirée et émouvante sur la difficulté d'une construction identitaire entre langues et cultures hétérogènes. Un sujet d'une troublante actualité.

 

* KAYRO JACOBI, JUSTE AVANT L'OUBLI. Paula Jacques. Ed. Mercure de France, 336 p., 19,80 €.

 


 

 

L'Egypte toujours....derrière les pyramides...

 

Douglas Kennedy connait un succès mérité en France, sans doute parce que, comme il le dit lui-même ses: «romans ont pour thème le gouffre qui existe entre la mentalité américaine et européenne». Il explore cette fois un autre gouffre, plus profond, entre occident et orient. Le livre: «Au-delà des pyramides»,  publié  en 1985 à Londres, délaisse l'Egypte des cartes postales pour livrer un point de vue plus personnel et  inattendu en une talentueuse chronique d'un voyage au pays des pharaons précédée d'une intéressante préface où il analyse ses débuts littéraires et les changements politiques et sociaux d'une l'Egypte fort éloignée de celle des cartes postales. Il y a plus de vingt ans, quelques livres sterling et cinq carnets de voyage en poche, le voici donc qui découvre derrière le Sphinx, les pyramides et ses hordes de touristes, les bidonvilles du Caire parcourues de mendiants, et bien loin d'Alexandrie, son port mythique, sa Bibliothèque, les sables du désert, vers l'oasis de Siwa et une frontière Libyenne très surveillée....Délaissant volontairement le passé resplendissant des pharaons, momies, prêtres, magie et connaissances occultes il rencontre un bédouin regardant la télévision américaine, un pilote de felouque au cœur brisé par une touriste française, des moines s'échinant sur des traitements de textes, des fonctionnaires, professeurs et militaires empêtrés dans des règlements absurdes. Autant de découvertes pittoresques et inattendues, prétextes à une succession de portraits drôles et souvent savoureux, égayant avec élégance, un propos plus profond. Car à l'ombre du prodigieux passé pharaonique, Kennedy nous invite à doucement flotter sur la rivière éternelle pour y méditer sur le flux et le reflux du temps. 

 

*Au-delà des pyramides. Douglas Kennedy. Ed. Belfond. 300 pages. 19,50 €.

 


 

 

Naufrageur d'illusions.

 

Pjota, jeune albanais élevé par une famille inculte et violente, se réfugie dans ses rêves d'aventures et dans sa bibliothèque secrète dissimulée dans sa grotte d'Ali Baba. Surnommé sarcastiquement «le génie d'Albanie" par son entourage il est enrôlé par Razy, le chef d'une mafia locale spécialisée dans le trafic de drogue et de femmes destinées à la prostitution entre Albanie et Italie. Dès lors, Pjota désormais initié à la violence et à la duplicité se fait «naufrageur» de hors-bord chargés de drogue, avant de devenir le fils spirituel et le giton de Razy. Jusqu'au jour où, envoûté par la mer qui est avec la littérature sa seconde passion, il s'enfuit vers une Italie prospère qui ne le tolèrera que s'il consent à demeurer un mafieux albanais. De Charybde en Scylla il connaîtra alors les désillusions et les humiliations de l'immigré et refusant l'intégration, redeviendra celui qu'il ne voulait pas être. Avec cette fable amère et cocasse de Filippo écrit la triste Odyssée d'un adolescent écartelé entre déracinement et peur. Empruntant à la littérature picaresque il jette un adolescent idéaliste dans la violence extrême d'un monde inhumain et sordide où victimes et bourreaux s'affrontent dans une Italie qui fascine et assassine. Un tragique naufrage des illusions sur les écueils terribles de la réalité. 

 

*Le naufrageur.  Francesco de Filippo. Ed. Métailié. 210 pages. 9 €.


 

 

Lecture à l'heure de pointe...

 

Voici assurément un livre original qui ne peut laisser nos lecteurs indifférents!  Un roman au long des tunnels des quatorze lignes du métro parisien, où se nouent simultanément en quatorze chapitres quatorze courtes intrigues passionnantes communiquant entre elles aux correspondances. Sur ce canevas original Dominique Simonnet signe une mouvante et émouvante fresque sociale placée sous le double signe de l'unité de temps: l'heure de pointe et de l'unité de lieu: le métro, ses rames, ses couloirs, ses quais où des inconnus se frôlent, s'observent, s'ignorent, se croisent, se dévisagent, s'envisagent, se désirent, se parlent ...ou pas...Tentation: qui ne s'est jamais interrogé sur  ces visages faussement impassibles? D'où viennent-ils? Où vont-ils? Que font-ils? Un mystère en cet espace ouvert à l'aventure et l'inconnu. En secrète réponse l'auteur s'insinue  avec finesse, ironie et tendresse dans leurs pensées mouvantes, fragments ténus de leur monde et de leurs fragiles secrets au fil des stations comme des vers trop brefs d'un poème absurde.  Dans une quête incessante du réel et du sens il lui faut inventer, supputer, s'interroger, digresser, et s'amuser, toujours, en laissant la part belle au hasard: un détail, une rencontre, un regard, un retard... Le désir souvent, l'amour parfois... au bout du quai et de soi...Quitte à éprouver parfois, en sortant d'une station : «la morsure glacée du regret».  

 

*L'Heure de pointe. Roman en quatorze lignes. Dominique Simonnet. Ed. Actes Sud, 137 p.17 €.


 

 

 

L'Enfer à Rédemption!

 

Pour ceux qui ont aimé L'Evangile selon Satan et l'Apocalypse selon Marie (dont nous avions rendu compte ici) voici l'occasion de retrouver leur auteur, Patrick Graham, dont le dernier roman  délaisse cette fois le thriller sanglant, de l'épouvante et du fantastique pour un roman privilégiant  violence physique et psychologie de protagonistes très attachants confrontés à de redoutables épreuves. Voici donc, revisités, Peter, Wendy, deux amoureux de 14 ans, évadés de leur camp de redressement, prisonniers d'un «Neverland» d'un genre nouveau: «Rédemption», enfer pour adolescents dirigé d'une main de fer par le sinistre révérend Esterman et ses acolytes. Avec quatre autres gosses, ils forment le clan des Enfants perdus. Tous ont un lourd passé: une mère suicidaire, un viol, un inceste, des violences qui iront jusqu'au meurtre familial (Ezzie, un colosse a poignardé sa grand mère de 82 coups de couteau!). Ensemble ils décident de  conclure un pacte d'amitié à la vie, à la mort qu'ils oublieront, jusqu'à ce que, vingt ans plus tard, l'un d'entre eux se charge de leur rappeler alors qu'ils ont tenté fuir un passé qui les étreint toujours...Sous leurs pas, s'ouvre l'Enfer où est aussi précipité le lecteur qui, solidaire, au bord de la nausée, compatit et souffre en partageant leur quête de vérité et de justice. Avec des mots et des expressions simples, des personnages ordinaires, des conversations banales, des disputes futiles, Patrick Graham excelle à susciter la peur, enserrant de ses mots l'essence même de l'être humain dans ce livre bouleversant qu'il devient impossible de  lâcher!

*Retour à Rédemption. Patrick Graham. Ed. Anne Carrière. 388 p. 21.50 €.


 

 

 

 

Contre vents et marées...

 

Naufrage. Celui de la vie d'un jeune écrivain, David, un soir de tempête sur les rives de la mer du Nord où  son fils âgé de trois ans a mystérieusement disparu. David sombre jusqu'à ce que, quelques années plus tard, un photographe, révèle avoir pris, sur la plage de Berck, un cliché de l'enfant. David entreprend alors une enquête qui le mènera à Paris, où, victime d'une agression, il se retrouve à l'hôpital et rencontre Pauline, un médecin, elle aussi meurtrie par la vie, qui va s'éprendre de lui. Amour...amitiés...avec en toile de fond, l'échevelé  carnaval de Dunkerque, David se reconstruit et reprend peu à peu, le cours de sa vie. .  Une fois de plus Annie Degroote célèbre ce Nord quelle aime passionnément, avec ses paysages changeants alternant ombres et lumière, à l'image de l'âme de ses personnages à la fois fort et fragiles en quête de rédemption. Après «L'Étrangère de Saint-Pétersbourg» dont nous avions rendu compte ici, Annie Degroote signe une fois de plus un livre fort et diantrement émouvant.

 

*Les Jardins du vent. Annie Degroote. Ed. Presses de la Cité. 320 p. 19,50 €.

 


 

 

Délation et occupation.

 

L'histoire de la dénonciation en France pendant la seconde guerre mondiale demeure un sujet polémique. Les dénonciations à la Gestapo ou à la milice française visent résistants, juifs, communistes, francs-maçons et... tous ceux supposés l'être. L'ouvrage d'André Halimi  «la délation sous l'occupation» recense entre 1940 à 1944, trois ou quatre millions de lettres qui feront souvent l'objet d'une lecture attentive des autorités de l'occupation avant l'ouverture d'une enquête aux tragiques conséquences sous le double signe de l'arbitraire et des règlements de comptes personnels. Passionnant, l'ouvrage d'André Halimi reproduit bon nombre de lettres et se conclut par une réflexion pertinente sur le phénomène de la délation contemporaine. Lors d'un colloque qui s'est tenu à Caen, fin 2008, des historiens ont nuancé certains clichés sur ces dénonciations: les règlements de comptes familiaux en ont souvent été un puissant vecteur, les femmes n'ont pas été plus délatrices que les hommes, les lettres étaient souvent signées... Et la délation antisémite accompagnait souvent le processus de persécution à caractère politique et idéologique s'inscrivant dans la vieille tradition de l'antisémitisme français. 

* La délation sous l'occupation. André Halimi. Ed. Le cherche Midi. 320 p. 18  €.



08/06/2010
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